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Maluku, un paradis encore intact aux portes de Kinshasa
Kinshasa, RDC - À l'est de la capitale congolaise s'étend Maluku, une commune à la fois rurale et urbaine, la plus vaste de Kinshasa, couvrant près de 7.948 km², soit environ 80% du territoire total de la ville province. Ici, la densité demeure faible autour de 97 habitants par km², laissant place à des paysages naturels préservés et à un vaste horizon où la nature rencontre encore la vie quotidienne.
Ici, le paysage impose le respect. Des collines verdoyantes sculptent l'horizon, des terres arables à perte de vue attendent d'être valorisées, et une mosaïque d'espaces verts inspire l'imagination. Parfums de terre humide, vide, souffle du vent : Maluku a l'espace, le souffle et la beauté pour rêver grand.
Avant que les conflits communautaires ne bouleversent l'équilibre local, Maluku figurait parmi les greniers agricoles de Kinshasa. Maïs, manioc, légumes, élevage et pêche approvisionnaient la capitale. Aujourd'hui encore, la terre est généreuse, mais elle attend la paix, des investissements justes et le respect des communautés pour redevenir ce qu'elle a toujours été : nourricière.
"Avant, nos champs donnaient assez pour nourrir Kinshasa. Aujourd'hui, nous avons peur de semer. Les milices Mobondo ont tout détruit et accaparé. On veut juste travailler la terre en sécurité", raconte un agriculteur au village Inko.
Le climat de savane à hiver sec (Aw), avec une température moyenne annuelle de 25,6°C et des précipitations avoisinant 800 mm, offre des conditions idéales pour l'agriculture, l'élevage et l'écotourisme. Le vent y est doux, l'air plus respirable qu'à Kinshasa-centre, et la nature y semble encore intacte, presque sacrée.
Eaux, rivières et fleuve : la vie à l'état pur
Maluku est traversée par plusieurs rivières et affluents, notamment la N'sele, la Lukaya et Maï-Ndombe, ainsi que de nombreux cours d'eau secondaires qui irriguent les quartiers, les villages et les champs. Ces eaux pourraient, si elles étaient aménagées avec vision, alimenter la commune en eau potable et en énergie hydroélectrique, mettant fin à une obscurité injuste dans un territoire pourtant si riche en ressources naturelles.
"Nous avons assez d'eau autour de nous, mais elle ne va pas jusque dans nos maisons. Si seulement elle pouvait être canalisée, nos enfants auraient de l'eau potable, et nos petits champs seraient toujours fertiles", confie une femme de Mongata.
Et puis il y a le majestueux fleuve Congo. À Maluku, il ne sépare pas, il relie. Il relie Kinshasa à Brazzaville, les deux Congo, les langues, les mémoires et les cultures. Le fleuve transporte des histoires, des poissons fraîchement pêchés, des baleinières chargées de vie et des marchandises, mais surtout une identité partagée. Les ports naturels de Maluku en font un nœud stratégique pour le commerce fluvial et le tourisme. Mais souvent gérés par des privés.
Îlots verdoyants
Face au fleuve, des îlots verdoyants et luxuriants émergent comme des joyaux bruts. Parfois sableux, parfois boisés, ils offrent des paysages insolites et saisissants, propices à l'écotourisme, aux lodges écologiques et à la contemplation. Ces micro-paysages, encore peu exploités, constituent une promesse rare dans un monde déjà bétonné.
"Ces îlots sont notre trésor. Chaque fois que je les regarde, je me sens fier de mon pays. Ils pourraient devenir un site touristique exceptionnel, mais seulement si on nous écoute", explique un notable local.
Maluku est aussi une terre de cultures et de chefferies coutumières, où les villages perpétuent rites, savoirs et hospitalité. La gastronomie traditionnelle y est une expérience à part entière : kwanga ya ba Téké (Iton), manioc sous toutes ses formes, maïs, poissons du fleuve préparés en liboké, aussitôt pêchés, aussitôt préparés. Ici, manger, c'est raconter une histoire.
"Nos plats racontent qui nous sommes. Le poisson cuit en liboké, le manioc pilé…et transformé en kwanga, tout cela est notre héritage ", confie une habitante de Maluku Centre à Monaco.
L'ombre du conflit Mobondo
Maluku est la seule commune de Kinshasa qui est reliée par trois grands axes routiers, mais l'état de délabrement : vers le Kongo Central, le Grand Bandundu et le cœur de Kinshasa. Cette position géographique exceptionnelle en fait un pivot naturel pour l'extension de la ville, un espace clé pour désengorger la capitale, à condition que cette extension se fasse avec et non contre les populations locales.
Depuis juin 2022, l'ouest de la République démocratique du Congo est traversé par un conflit communautaire armé, souvent désigné sous le nom de phénomène "Mobondo". Ce cycle de violences a commencé dans le territoire de Kwamouth (province de Maï-Ndombe) à la suite de tensions foncières et sociales entre deux communautés locales. Les Tékés et les Yaka.
Progressivement, les affrontements se sont étendus à plusieurs provinces de l'ouest Kwilu, Kwango et jusqu'aux zones périphériques de Kinshasa, y compris la commune de Maluku.
Des organisations internationales et locales estiment que ce conflit a causé la mort de plus de 3.000 personnes et entraîné environ 550.000 déplacements internes depuis 2022.
Des attaques mortelles attribuées à la milice Mobondo ont encore fait des dizaines de victimes dans les zones frontalières en décembre 2025, illustrant la persistance de l'insécurité. Ces violences ont provoqué des exodes, paralysé l'agriculture et laissé de nombreuses victimes sans assistance structurée, exacerbant les défis humains et socio-économiques dans la région.
L'extension de la capitale…
Le projet d'extension de la ville de Kinshasa vers Maluku, présenté comme une vision gouvernementale, suscite espoirs et inquiétudes. Oui, l'extension est nécessaire. Oui, Maluku a l'espace pour accueillir la ville de demain.
Mais, de nombreuses voix autochtones dénoncent un manque de consultation des populations locales, affirmant que certaines initiatives, bien que couvertes par le sceau de l'État, seraient portées par des intérêts privés.
"On nous parle de grands projets et de modernité, mais nous n'avons jamais été consultés. C'est notre terre, notre histoire, nos familles. Comment construire l'avenir sans nous ?", s'interroge un notable habitant du quartier Nguma.
Agriculture, pêche, élevage, nature exubérante, vent apaisant, eau vive, fleuve majestueux, culture enracinée. Ramener la paix à Maluku, c'est ramener le paradis sur terre. Avec une vision inclusive, des architectures harmonieuses, des sites touristiques responsables et le respect des communautés, Maluku peut devenir le visage d'un Congo réconcilié avec lui-même.
"Maluku a tout : le fleuve, les collines, les îlots, la culture et la mémoire à travers les gardiens de savoirs ancestraux (chefs des villages, chefs coutumiers, collèges de sage…). Il ne manque qu'une volonté collective pour transformer ce rêve en réalité", lâche un notable local. Maluku n'attend pas qu'on la découvre. Elle attend qu'on la comprenne.
Victoria NDAKA/Correspondance particulière