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Paralysie des activités à Kinshasa : entre contestation politique et quête du pain quotidien
La journée « ville morte », décrétée ce mercredi 03 juin par l’opposition congolaise, a plongé la capitale dans une atmosphère inhabituelle, faite de prudence, d’incertitude et de calculs de survie. Si certains habitants ont choisi de rester chez eux par conviction ou par crainte d’éventuels incidents, d’autres ont préféré affronter les rues pour gagner le pain du jour. Entre contestation politique et impératifs économiques, Kinshasa a révélé, une fois de plus, le dilemme quotidien de millions de citoyens.
Dès les premières heures de la matinée, les grandes artères de la ville présentaient un visage contrasté. Sur le boulevard Lumumba, Matete, Limete ou encore à Lemba, la circulation était nettement moins dense qu’à l’accoutumée. Les bus jaunes se faisaient rares, les arrêts étaient moins fréquentés et plusieurs commerces avaient gardé leurs rideaux baissés.
Pourtant, la ville n’était pas totalement à l’arrêt.
UNE JOURNÉE PERDUE, C'EST UN REPAS PERDU
Peu à peu, chauffeurs de taxi, conducteurs de bus, motards, tricyclistes et petits commerçants ont repris possession de l’espace public, poussés par une réalité que tous résument en quelques mots : la nécessité de survivre.
« Si je reste à la maison aujourd’hui, qui va nourrir mes enfants ce soir ? », s’interroge Jean-Claude, chauffeur de taxi rencontré à Pont Matete. Assis derrière son volant, il reconnaît avoir hésité avant de sortir : « La situation est difficile pour tout le monde. Mais nous, les chauffeurs, nous mangeons ce que nous gagnons chaque jour. Une journée perdue, c’est un repas perdu. »
Le même sentiment anime les conducteurs de mototaxis, particulièrement visibles dans plusieurs quartiers où ils ont compensé la rareté des transports en commun.
Casque à la main, Patrick, motard à Matete, explique son choix sans détour : « Les politiciens ont leurs salaires. Moi, si je ne travaille pas aujourd’hui, personne ne viendra payer mon loyer ou les frais scolaires de mes enfants. »
« LA FAIM NE CONNAÎT NI OPPOSITION NI MAJORITÉ »
À quelques mètres de là, un conducteur de tricycle transporte des sacs de marchandises vers un marché de quartier. Lui aussi a décidé de prendre la route, malgré les appels à l’arrêt des activités.
« Nous comprenons les revendications politiques, mais la faim ne connaît ni opposition ni majorité », lâche-t-il avant de poursuivre sa course.
Dans les rares bus de transport en commun qui circulaient encore, les conversations tournaient autour du même sujet. Certains passagers se disaient favorables à l’appel de l’opposition, estimant que le pays traverse une période difficile qui nécessite des actions fortes. D’autres jugeaient, au contraire, que les journées « ville morte » pénalisent davantage les citoyens ordinaires que les dirigeants.
« Nous souffrons déjà assez. Quand on nous demande de rester à la maison, il faut aussi penser à ce que nous allons manger », confie une vendeuse de légumes rencontrée au marché de Matete.
Au fil des heures, une évidence s’est imposée dans les rues de Kinshasa : au-delà des divergences politiques, la principale préoccupation de nombreux habitants reste la survie quotidienne.
Dans les marchés, les boutiques ouvertes, les taxis en circulation ou les mototaxis sillonnant les avenues, les Kinois ont envoyé leur propre message. Un message silencieux, mais puissant.
Celui d’une population prise entre le désir de voir les choses changer et la nécessité immédiate de nourrir sa famille.
À la fin de cette journée particulière, la « ville morte » aura sans doute alimenté les débats politiques. Mais dans les rues de Kinshasa, la véritable histoire était ailleurs : dans le combat quotidien de millions d’hommes et de femmes pour gagner leur vie, malgré les incertitudes, les tensions et les appels à l’arrêt.
Car ici, plus qu’ailleurs, la politique se discute. Mais la faim, elle, n’attend pas.
Jérémie ASOKO