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Mukwege recadre Fayulu : « Le dialogue ne doit pas devenir une machine à blanchir les crimes »
Le débat sur un éventuel dialogue politique inclusif dans le pays se durcit. Denis Mukwege refuse qu’une quête de paix se transforme en mécanisme d’effacement des responsabilités liées aux crimes commis dans l’Est du pays. Une position qui marque une divergence de fond avec l’approche défendue par Martin Fayulu sur l’inclusivité du dialogue, notamment autour de la participation de Joseph Kabila et de Corneille Nangaa.
Le dialogue, oui. L’impunité, non. C’est la ligne défendue par Denis Mukwege au moment où les appels à une solution politique à la crise sécuritaire congolaise prennent de l’ampleur.
" NE PAS BLANCHIR LES CRIMES PAR UN DIALOGUE"
Denis Mukwege, dont l’engagement est depuis plusieurs décennies associé à la défense des victimes des violences sexuelles et des populations meurtries par les conflits dans l’Est du pays, refuse que le mot « paix » serve de paravent à l’oubli des crimes. « On ne peut pas blanchir les crimes par un simple dialogue », conteste-t-il dans les propos qui lui sont attribués.
Pour Mukwege, l’enjeu ne se limite donc pas à déterminer les acteurs qui devraient s’asseoir autour d’une table. Il s’agit surtout de savoir dans quelles conditions ce dialogue pourrait se tenir et quelles garanties de justice, de responsabilité et de protection des victimes devraient l’encadrer.
KABILA ET NANGAA, LA LIGNE DE FRACTURE
Cette exigence place le débat sur un terrain particulièrement sensible : celui de la participation de Joseph Kabila et de Corneille Nangaa à un éventuel dialogue national. Mais les deux personnalités constituent une ligne de fracture.
Les partisans d’une démarche inclusive estiment que toutes les forces politiques significatives doivent pouvoir être entendues, y compris celles qui entretiennent aujourd’hui des rapports conflictuels avec le pouvoir de Kinshasa. Martin Fayulu s’inscrit dans cette logique, défendant le dialogue comme une voie possible pour sortir de l’impasse politique et sécuritaire.
Mais la présence éventuelle de Joseph Kabila et surtout de Corneille Nangaa cristallise les tensions.
Ancien président de la République, Kabila demeure une figure majeure de la scène politique congolaise. Corneille Nangaa, ancien président de la Commission électorale nationale indépendante, dirige pour sa part l’AFC, alliée au M23. Kinshasa accuse cette coalition d’être impliquée dans l’agression contre le pays.
Dans ce contexte, Mukwege pose une question qui dérange : peut-on négocier la paix sans traiter au préalable la question des responsabilités liées aux violences ?
La position du Prix Nobel de la paix 2018 peut se résumer en une exigence : la paix ne saurait être construite sur l’effacement de la mémoire des victimes.
Des milliers de morts, des massacres, des violences sexuelles et des familles décimées constituent, selon cette approche, une dette morale et judiciaire que tout processus politique devrait prendre en compte.
« Le dialogue ne doit pas devenir une machine à blanchir les crimes », martèle Mukwege.
L’argument trouve un écho dans ses prises de position antérieures. En mars 2025, alors que des discussions directes entre Kinshasa et le M23 étaient envisagées sous médiation angolaise, le médecin gynécologue avait déjà estimé que la crise dans l’Est dépassait le seul cadre d’un dialogue interne et devait être appréhendée dans sa dimension régionale et internationale.
Pour lui, la recherche de la paix ne peut donc être dissociée de la justice. Réconciliation ne devrait pas signifier oubli, et dialogue ne devrait pas être synonyme d’amnistie automatique.
UNE DIVERGENCE STRATÉGIQUE AVEC FAYULU ?
Cette position pourrait révéler une divergence stratégique de plus en plus nette entre Denis Mukwege et Martin Fayulu.
Les deux hommes ont pourtant partagé plusieurs combats politiques. En décembre 2022, ils figuraient notamment parmi les opposants ayant signé une déclaration commune dénonçant les problèmes de gouvernance en RDC.
Mais la guerre dans l’Est semble aujourd’hui redessiner les lignes.
Là où Fayulu met en avant la nécessité d’un dialogue suffisamment inclusif pour réunir les différentes composantes de la crise congolaise, Mukwege place davantage la justice, la responsabilité et la protection des victimes au cœur de toute solution.
La différence n’est donc peut-être pas tant une opposition au dialogue qu’une divergence sur les conditions de sa légitimité.
FAIRE TAIRE LES ARMES ET FAIRE ENTENDRE LA VOIX DES VICTIMES
Au-delà des personnes de Joseph Kabila, Corneille Nangaa, Martin Fayulu ou Denis Mukwege, le débat pose une question centrale pour la RDC : comment construire une paix durable sans sacrifier la justice ?
L’histoire récente du pays est jalonnée de négociations, d’accords et de compromis politiques qui n’ont pas toujours permis de s’attaquer aux racines des conflits. Pendant ce temps, les populations de l’Est continuent de subir les conséquences des violences armées et des déplacements forcés.
Pour Mukwege, le risque serait donc de reproduire le même cycle : négocier aujourd’hui, oublier demain, puis voir resurgir les violences après-demain.
Le véritable défi du dialogue inclusif serait dès lors de parvenir à concilier deux impératifs qui ne devraient pas s’exclure : faire taire les armes et faire entendre la voix des victimes.
Car une paix qui exige l’oubli des crimes peut mettre fin aux combats. Mais sans justice, elle risque de ne jamais mettre fin à la guerre.
Jérémie ASOKO