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Enjeux de l'heure
Jeudi 15 janvier 2026 - 04:26

Dialogue oui, renoncement non: les conditions d’une paix durable en RDC

Depuis le début de l’année 2026, l’Angola a relancé une offensive diplomatique tous azimuts sur la crise sécuritaire dans l’est de la République démocratique du Congo. Le président João Lourenço a reçu à plusieurs reprises le Président Félix Tshisekedi, consulté des responsables religieux congolais, échangé avec des figures de l’opposition en exil et adressé une invitation à l’AFC/M23.

Comme l’a rapporté RFI, cette démarche s’inscrit avant tout dans une phase de consultations exploratoires, destinée à prendre le pouls des différents acteurs, et non dans la mise en place d’un nouveau cadre formel de négociation. Il est d’ailleurs révélateur que Kigali n’ait pas été associé à ces consultations à ce stade, et que les autorités rwandaises elles-mêmes rappellent que les processus existants — Washington et Doha — demeurent les références tant qu’ils n’ont pas été formellement récusés.

Dans ce contexte, la réunion de haut niveau prévue à Lomé le 17 janvier apparaît comme un moment clé de clarification. Elle est destinée à assurer la cohérence entre les différents processus en cours – Doha, Washington – et va se centrer sur la situation politique, la sécurité régionale, les mécanismes de désescalade, le soutien humanitaire et l’intégration économique.

 Elle doit permettre aux partenaires concernés — États-Unis, Qatar, Angola, mécanismes de suivi et parties prenantes régionales — de faire le point sur l’état réel de mise en œuvre des engagements pris, d’identifier les blocages et surtout de renforcer la cohérence entre les différentes initiatives, afin d’éviter le chevauchement des cadres et la confusion stratégique.

Présenter ces démarches comme une pression directe sur Kinshasa pour accepter un dialogue interne précipité relève donc d’une lecture biaisée. À ce stade, il s’agit d’une diplomatie d’écoute, non d’une injonction politique.

 

Un récit fabriqué pour imposer une solution préécrite

Depuis quelques semaines, un narratif insidieux tente pourtant de s’imposer dans certains cercles politiques et médiatiques : celui d’un pouvoir congolais isolé, affaibli, sommé d’accepter un « dialogue salvateur » qui, en réalité, ressemble davantage à une mise sous tutelle déguisée. Ce récit n’est ni innocent, ni nouveau. Il procède d’une stratégie classique de déstabilisation : créer l’illusion d’une impasse pour imposer une solution préfabriquée.

Or, les faits récents démontrent exactement l’inverse.

 

Une dynamique internationale profondément modifiée

L’intervention américaine a changé la donne. Elle a brisé l’élan de ceux qui pensaient pouvoir atteindre rapidement leurs objectifs par la force ou par la pression diplomatique. Pour la première fois depuis longtemps, les institutions congolaises ont été re-légitimées au niveau international, et le principe fondamental de la souveraineté de la RDC a été rappelé avec clarté. 

C’est précisément cette évolution qui explique l’agitation actuelle de certains acteurs de l’opposition. Pris de court, ils ont changé de discours. Là où ils annonçaient hier la chute imminente du régime, ils se disent aujourd’hui soudainement ouverts à une cohabitation prolongée. Mais à quel prix ?

 

Une offre politique qui est en réalité un piège

La proposition qui circule aujourd’hui est simple dans sa formulation, mais redoutable dans ses implications : maintenir le Président de la République en place au-delà de 2028, à condition qu’il accepte de devenir un président symbolique, privé de leviers réels de pouvoir, pendant qu’un Premier ministre issu de l’opposition contrôlerait l’appareil gouvernemental.

Autrement dit, pour le chef de l’Etat : conserver la façade, céder l’essentiel.

Présentée comme un compromis historique, cette offre constitue en réalité une transition de facto, sans base constitutionnelle claire, destinée à transférer le pouvoir exécutif à des forces politiques battues dans les urnes, mais désireuses de prendre leur revanche par la voie d’une rébellion meurtrière, difficilement justifiable sur les plans moral et politique ou encore par des arrangements d’élites.

 

Le précédent du «1+4»: quand le compromis affaiblit l’Etat

 

Les promoteurs de cette option invoquent volontiers le précédent du «1+4», présenté comme un moment de sagesse politique. Ils oublient volontairement d’en rappeler le coût : paralysie de l’action publique, dilution des responsabilités, fragmentation de l’État et prolongation artificielle des crises.

L’adoption du schéma institutionnel atypique «1+4» lors du Dialogue inclusif de Sun City répondait à un impératif de stabilisation face à une profonde crise de légitimité. À cette époque, le pouvoir central était issu du coup de force de l’AFDL qui, par les armes, avait renversé le régime du maréchal Mobutu, créant ainsi un vide de légalité démocratique que seule une gestion partagée entre belligérants pouvait combler pour réunifier le pays. Aujourd’hui, la donne politique a radicalement changé : bien que la République Démocratique du Congo traverse une crise sécuritaire aiguë dans sa partie est, le régime actuel ne souffre pas de la même contestation structurelle. Le pouvoir de Félix Tshisekedi repose sur une légitimité issue des urnes, le processus électoral ayant été largement salué par la communauté internationale et les missions d’observation, ce qui rend caduque toute velléité de retour à une transition de partage de pouvoir par consensus entre factions.

Plus grave encore, ceux qui se posent aujourd’hui en architectes d’un nouveau compromis sont souvent les mêmes qui ont gravement endommagé le processus de démocratisation du pays et les cycles électoraux qui ont précédé.

 

Rappelons les faits:

– 2006: élections soldées par des affrontements meurtriers de grande ampleur dans la ville de Kinshasa,

– 2011 : élections marquées par des irrégularités massives et des massacres importants dans la ville de Kinshasa ;

– 2016–2018 : glissement électoral, violations constitutionnelles et crise de légitimité.

 Ces dégâts ont été produits sous le régime de Joseph Kabila. Et Corneille Naanga lui-même a reconnu publiquement sa responsabilité dans ce naufrage électoral. Ceux qui ont créé le problème ne peuvent en être la solution.

 

Une élection de 2023 incontestable et historiquement ouverte

À l’inverse, la présidentielle de 2023 marque une rupture nette. Elle fut la plus ouverte de l’histoire électorale récente du pays, observée par de nombreuses missions et conclue par des résultats clairs, nets et largement acceptés.

La légitimité issue des urnes ne saurait être diluée par des arrangements politiques négociés en dehors du suffrage universel.

 

Un dialogue vidé de sens tant que la question rwandaise reste irrésolue

Aucun dialogue interne sérieux ne peut produire de résultats durables tant que le principal facteur externe de déstabilisation demeure actif.

Il est impératif de reconnaître que tant que la «question rwandaise» — caractérisée par l’ingérence persistante et le soutien documenté à des groupes armés — n’est pas résolue à sa source, aucun dialogue purement interne ne pourra stabiliser durablement la République Démocratique du Congo. Prétendre que la crise est uniquement le fruit de dissensions inter-congolaises revient à ignorer la dimension géopolitique d’un conflit alimenté par des intérêts extérieurs. 

En focalisant les efforts sur des discussions entre acteurs nationaux sans neutraliser les velléités expansionnistes et sécuritaires du voisin rwandais, on ne traite que les symptômes d’une maladie dont le foyer se trouve hors de nos frontières. Une paix authentique exige donc une réponse diplomatique et militaire ferme face à Kigali, faute de quoi tout compromis interne restera une trêve fragile, à la merci d’une nouvelle déstabilisation orchestrée depuis l’étranger.

 

Uvira : quand les faits contredisent les engagements du 4 décembre

Malgré la signature des accords du 4 décembre, la logique d’escalade ne s’est pas interrompue. La prise d’Uvira dans la séquence qui a suivi cette signature a illustré de manière brutale l’écart entre les engagements proclamés et la réalité du terrain, posant la question de la sincérité des engagements pris.

À l’inverse, le Président Félix Tshisekedi a rompu avec la confrontation systématique pour tendre la main à son homologue, appelant à une paix des braves, fondée sur la responsabilité régionale.

Se précipiter dans un dialogue interne sans traitement préalable de cette cause majeure serait inefficace et dangereux.

 

La paix ne peut pas être un cheval de Troie

La paix est une exigence absolue. Mais elle ne peut servir d’alibi à des compromis qui affaiblissent l’État. Tout dialogue sérieux suppose méthode, clarté des objectifs, garanties institutionnelles et respect du cadre constitutionnel.

La quête de la paix, bien qu’impérative pour le soulagement des populations, ne doit en aucun cas servir de «cheval de Troie» à des agendas de déstabilisation ou de partage de gâteaux institutionnels. Si la diplomatie et le dialogue restent des outils essentiels, ils ne sauraient être instrumentalisés pour instaurer une culture de l’impunité. Un processus de paix qui se ferait au prix d’un affaiblissement de l’autorité centrale ou d’une dilution de la souveraineté nationale ne serait qu’une illusion de stabilité, préparant le terrain à de futures crises. La véritable paix doit donc s’ancrer dans le renforcement des institutions de l’État et de ses capacités de défense, afin que le droit et la sécurité ne dépendent plus de compromis précaires avec des forces négatives, mais de la force immuable de la loi.

 

Conclusion : gouverner, ce n’est pas céder

Dans les moments décisifs, la tentation du faux compromis est grande. Mais l’histoire enseigne que les arrangements qui affaiblissent l’État au nom de la paix produisent toujours plus d’instabilité.

Le Président Tshisekedi n’a pas été élu pour organiser sa propre marginalisation. Il a été élu pour défendre la souveraineté, la dignité et l’avenir du Congo.

La paix viendra.

Le dialogue aura lieu.

Mais ni l’un ni l’autre ne saurait être construits sur le renoncement.

 

Alain KALEMIRA WAHI’EYO 

Expert des dynamiques politiques en Afrique centrale

Bio auteur : Spécialiste des dynamiques politiques et diplomatiques en Afrique centrale, l’auteur s’intéresse particulièrement aux interactions entre souveraineté nationale, médiations régionales et processus de paix.

 

 

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