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Nord-Kivu : les enseignants, autres victimes silencieuses des traumatismes de la guerre
Dans l'Est de la RDC, les conséquences de la guerre sur les enfants sont de plus en plus documentées. Mais derrière chaque élève déplacé, endeuillé ou traumatisé, se trouve souvent un enseignant qui porte lui aussi les séquelles des violences. Une réalité moins visible, mais qui mérite une attention particulière dans une région où les conflits ont profondément bouleversé le système éducatif.
Dans plusieurs zones orientales du pays affectées par les conflits, les enseignants continuent de dispenser cours malgré les déplacements, les fermetures d'écoles, les pertes de proches et la peur de nouvelles attaques. Certains ont eux-mêmes été contraints de fuir leur domicile. D'autres accueillent dans leurs classes des enfants ayant vécu des événements particulièrement traumatisants. Ils doivent alors rassurer leurs élèves alors qu'ils ne sont pas toujours eux-mêmes rassurés.
Cette réalité est déjà prise en compte par les organisations humanitaires. L'Unicef rapporte notamment avoir formé des enseignants à la pédagogie adaptée aux situations d'urgence, mais également à la santé mentale et au soutien psychosocial. Dans son rapport humanitaire consacré à la RDC, l'organisation fait état de 1.082 enseignants formés en 2024 dans les domaines de la pédagogie et/ou de la santé mentale et du soutien psychosocial.
Derrière ces élèves déscolarisés se trouvent les enseignants devant faire fonctionner l'école.
L'ampleur de la crise éducative montre pourquoi cette question mérite davantage d'attention. L'UNICEF a documenté la perturbation de la scolarité de centaines de milliers d'enfants dans l'Est de la RDC, avec des milliers d'écoles affectées par les violences et les déplacements. Mais derrière les chiffres des élèves déscolarisés se trouve une autre catégorie de victimes : les enseignants qui doivent continuer à faire fonctionner l'école au milieu d'une crise qui les touche eux-mêmes.
Un enseignant peut ainsi entrer en classe après une nuit passée dans la peur, après avoir appris la mort d'un proche ou après avoir fui une attaque. Pourtant, quelques heures plus tard, il doit prendre la craie, dispenser son cours, corriger les copies et répondre aux inquiétudes des enfants. Cette obligation de rester fort devant les élèves peut cacher une profonde fatigue émotionnelle.
Le problème devient encore plus complexe lorsque l'enseignant doit prendre en charge des enfants eux-mêmes fragilisés par la guerre. Certains ont perdu leurs parents, d'autres ont été déplacés à plusieurs reprises ou ont interrompu leur scolarité pendant des mois. L'enseignant devient alors, au-delà de son rôle pédagogique, un premier interlocuteur vers lequel l'enfant peut se tourner, sans nécessairement disposer de la formation ou du soutien nécessaires pour répondre à toutes ces détresses.
Les organisations internationales ont déjà attiré l'attention sur cette dimension. L'UNICEF souligne notamment l'importance du soutien psychosocial dans les écoles touchées par les conflits et rapporte des interventions destinées aux enfants comme au personnel éducatif. Ces initiatives montrent que la réponse à la crise éducative ne peut plus se limiter à la réouverture des salles de classe : il faut aussi prendre en compte ceux qui y travaillent.
UNE QUESTION RESTE POURTANT POSÉE
Qui accompagne l'enseignant qui accompagne l'enfant traumatisé ?
C'est peut-être l'une des questions les moins posées dans les zones de conflit. On parle des enfants, des déplacés, des victimes directes et des écoles détruites. On parle beaucoup moins de celui qui doit rester debout devant une classe alors que sa propre vie a été bouleversée par la même guerre.
Au Nord-Kivu, reconstruire l'éducation ne devrait donc pas seulement signifier réhabiliter les bâtiments scolaires, distribuer des fournitures ou faire revenir les élèves en classe. Il faudrait également s'intéresser à la santé mentale, aux conditions de travail et au soutien psychosocial des enseignants.
Car une école peut être reconstruite avec des murs neufs. Mais si l'enseignant qui y entre reste profondément marqué par la guerre, une partie de la reconstruction demeure inachevée.
La guerre ne laisse pas seulement des enfants traumatisés. Elle laisse aussi des enseignants épuisés, des familles bouleversées et toute une génération d'éducateurs qui ont besoin, eux aussi, d'être écoutés, soutenus et accompagnés.
Pascal NDUYIRI, au Nord-Kivu