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Nord-Kivu : après les balles, le traumatisme reste - la santé mentale, l'autre urgence oubliée de la guerre
Dans l'Est de la RDC, les conséquences de la guerre ne s'arrêtent pas lorsque les armes se taisent. Derrière les morts, les blessés et les déplacements se trouvent des milliers de personnes confrontées à la peur, aux cauchemars, à l'anxiété, au deuil et à la détresse psychologique. L'Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime qu'environ 22 % des personnes ayant vécu une guerre ou un conflit au cours des dix dernières années développent un trouble mental, notamment la dépression, l'anxiété ou le stress post-traumatique. Cette donnée est mondiale et ne peut pas être directement appliquée au Nord-Kivu, mais elle permet de mesurer l'ampleur potentielle d'une crise souvent difficile à quantifier.
Au Nord-Kivu, les données de terrain donnent déjà des raisons d'inquiétude. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) rapporte qu'au premier trimestre 2025, les consultations de santé mentale et de soutien psychosocial destinées aux victimes de violences armées et sexuelles ont été sept fois plus nombreuses qu'en 2024 dans les structures couvertes par son analyse, dépassant 4600 cas en seulement trois mois. Le CICR précise qu'il ne s'agit pas du nombre total de personnes traumatisées dans toute la province, mais uniquement des cas enregistrés dans les structures étudiées.
Sur le terrain, plusieurs organisations tentent de répondre à cette détresse. Action contre la Faim mène depuis plusieurs années des interventions de santé mentale et de soutien psychosocial auprès des populations affectées par les conflits dans des zones comme Bambo, Mweso et autour de Goma. De son côté, Humanity & Inclusion rapporte en 2026 que les violences, les déplacements répétés, les pertes de proches et les conditions de vie précaires provoquent des niveaux élevés de stress et d'anxiété chez les populations du Nord-Kivu. Ses psychologues accompagnent notamment des personnes ayant fui les violences.
Les témoignages recueillis par les organisations humanitaires donnent un visage à cette crise. Certaines personnes continuent de vivre avec les souvenirs des attaques longtemps après avoir quitté les zones de combat. Chez d'autres, la peur se manifeste par des troubles du sommeil, une anxiété persistante, une difficulté à reprendre une vie normale ou une incapacité à se projeter dans l'avenir. L'OMS souligne d'ailleurs que, dans les situations d'urgence, la détresse psychologique est extrêmement fréquente et que les violences, les pertes, la pauvreté, les déplacements et l'insécurité peuvent accroître le risque de développer des troubles mentaux.
Les enfants constituent une autre préoccupation majeure. Au Nord-Kivu, l'UNICEF a mis en place des espaces sûrs dans le territoire de Masisi permettant aux enfants affectés par les conflits et les déplacements de jouer, de parler et de retrouver progressivement un environnement protecteur. L'organisation indique que plus de 1 000 enfants fréquentent chaque mois ces espaces, où des psychologues et des travailleurs psychosociaux accompagnent également les familles.
Mais la question ne concerne pas uniquement les victimes civiles. Les soignants eux-mêmes sont exposés. En février 2025, l'OMS rapportait que certains agents de santé du Nord-Kivu avaient dû fuir les zones de violence, tandis que d'autres travaillaient pendant de longues périodes avec des ressources limitées et une demande considérable. L'organisation soulignait que les services de santé mentale faisaient eux aussi partie des services perturbés par la crise.
Cette situation révèle un paradoxe : ceux qui sont chargés de soigner les victimes peuvent eux-mêmes être affectés par ce qu'ils voient et vivent quotidiennement. Médecins, infirmiers, psychologues, travailleurs sociaux, enseignants, humanitaires et acteurs communautaires sont confrontés à des décès, des blessures, des violences sexuelles, des déplacements et à une détresse humaine répétée. Or, dans un système de santé déjà fragilisé, leur propre accompagnement psychologique peut facilement passer au second plan.
Le problème est également celui de l'accès aux soins. L'OMS indique qu'en 2026, environ 7,5 millions de personnes en RDC devraient avoir besoin d'une assistance sanitaire vitale, alors que l'insécurité, les pénuries et les attaques contre les services de santé continuent de limiter l'accès aux soins. Le Health Cluster prévoit notamment de renforcer l'intégration du soutien en santé mentale dans la réponse humanitaire.
Face à cette réalité, le véritable défi n'est donc pas seulement de compter les morts, les blessés ou les déplacés. Il faut aussi mesurer ce que la guerre fait à l'intérieur des survivants.
Combien de personnes dorment mal depuis leur fuite ? Combien vivent encore dans la peur d'une nouvelle attaque ? Combien ont perdu le goût de travailler, d'étudier ou de construire une famille ? Combien souffrent sans jamais consulter parce qu'elles ne savent pas où aller, parce que les services sont éloignés ou parce que la santé mentale reste entourée de stigmatisation ?
Au Nord-Kivu, reconstruire après la guerre devra donc dépasser les routes, les maisons, les écoles et les centres de santé détruits. Il faudra aussi reconstruire des vies. La santé mentale et le soutien psychosocial doivent être considérés comme une composante essentielle de la réponse humanitaire et de la reconstruction. Car une personne peut avoir survécu physiquement à une attaque tout en continuant, des mois ou des années plus tard, à vivre avec la guerre dans sa tête. Et cette blessure-là ne se voit pas toujours, mais elle peut profondément déterminer la manière dont une société se relève.
Pascal NDUYIRI