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Liberté de la presse en RDC : les journalistes toujours dans le collimateur du pouvoir
* Faire des médias un "véritable quatrième pouvoir", les promesses de Tshisekedi à l'épreuve des faits
Près de huit ans après avoir promis de faire des médias un " véritable quatrième pouvoir ", Félix Tshisekedi est confronté à un bilan qui interroge. Arrestations, menaces, médias réduits au silence et insécurité persistante : dans son rapport 2026, Journaliste en danger (Jed) relève le décalage entre les engagements politiques de 2019, les réformes entreprises et la protection effective des professionnels des médias. Un constat préoccupant, alors que la liberté d'informer demeure un enjeu majeur pour la démocratie congolaise.
La promesse était forte, les attentes considérables. En janvier 2019, à son arrivée à la magistrature suprême, Félix-Antoine Tshisekedi avait affiché sa volonté de faire des médias congolais un " véritable quatrième pouvoir ". Près de huit ans plus tard, cette ambition reste loin d'être pleinement concrétisée. Les journalistes continuent d'exercer leur métier dans un environnement marqué par les menaces, les interpellations, les pressions judiciaires et les atteintes à la sécurité des rédactions.
Le rapport 2026 de Journaliste en danger (Jed), intitulé " Les médias sous pression face au virus de la désinformation Rumeurs, légendes et complotisme sur Ebola ", dresse un état des lieux qui dépasse la seule couverture de la crise sanitaire. L'organisation y replace les difficultés rencontrées par les journalistes dans un contexte plus large de fragilité institutionnelle et de restrictions de l'espace médiatique.
Les chiffres rappellent l'ampleur du problème. Dans son bilan publié le 1er novembre 2023, Jed faisait état d'au moins 523 atteintes diverses contre la presse durant le premier mandat de Félix Tshisekedi. Parmi elles figuraient cinq journalistes tués, au moins 160 arrestations et 123 cas de médias attaqués, fermés ou d'émissions interdites.
Ces données, qui couvrent le premier mandat présidentiel, témoignent de la persistance des entraves au libre exercice du journalisme. Elles posent surtout la question de l'effectivité des engagements pris au sommet de l'État pour garantir l'indépendance et la sécurité des médias.
DES REFORMES, MAIS UNE PROTECTION ENCORE INSUFFISANTE
Il serait toutefois réducteur de nier les évolutions intervenues depuis 2019. Les États généraux de la presse, organisés en janvier 2022, ainsi que l'adoption de l'ordonnance-loi n° 23/009 du 13 mars 2023 portant modalités d'exercice de la liberté de la presse ont constitué des étapes importantes dans le processus de réforme du secteur mais avec une protection encore insuffisante.
Cette nouvelle législation a remplacé l'ancienne loi sur la presse de 1996. JED a salué cette évolution, tout en relevant des limites, notamment l'absence de dépénalisation explicite des délits de presse et certaines contraintes nouvelles susceptibles de peser sur le travail des journalistes.
Le problème réside donc moins dans l'absence totale de réformes que dans leur traduction concrète. L'existence d'un nouveau cadre légal ne garantit pas automatiquement l'indépendance des rédactions, la fin des arrestations arbitraires ou la protection des journalistes exposés aux représailles.
Dès 2019, Jed et Reporters sans frontières (RSF) avaient formulé plusieurs recommandations au nouveau pouvoir : dépénaliser les délits de presse, mettre fin aux arrestations et suspensions arbitraires, instaurer un mécanisme indépendant de protection des journalistes, enquêter sur les assassinats non élucidés et transformer la RTNC en véritable média de service public.
Autant de chantiers dont l'application demeure déterminante pour mesurer la portée réelle de la promesse présidentielle.
LA RDC AU 130EME RANG SUR 180 PAYS, SELON LE CLASSEMENT DE RSF
Le classement mondial de la liberté de la presse publié par Reporters sans frontières en 2026 apporte un autre éclairage sur cette situation. La RDC occupe le 130ème rang sur 180 pays, contre la 133ème place en 2025. À première vue, ce gain de trois positions pourrait être interprété comme un progrès.
Mais les indicateurs détaillés invitent à davantage de prudence. Le score global du pays est passé de 42,31 à 42,16, tandis que son score sécuritaire a chuté de 31,94 à 27,34. Plus révélateur encore, le classement sécuritaire de la RDC s'est dégradé, passant du 154ème au 166ème rang.
Autrement dit, le léger gain enregistré dans le classement général ne traduit pas une amélioration uniforme des conditions de travail des journalistes. La sécurité demeure un point particulièrement préoccupant.
Cette réalité se manifeste aussi bien dans les zones affectées par les conflits armés que dans les territoires sous contrôle des institutions nationales. Dans l'Est, le rapport 2025 de Jed avait déjà décrit une cinquantaine de journalistes contraints de fuir les zones occupées, ainsi que des médias détruits ou réduits au silence et des pressions exercées pour imposer les récits des acteurs armés.
DE MWENGA A LIKASI, LES ALERTES SE MULTIPLIENT
Les événements documentés en septembre 2026 illustrent la persistance des risques. À Mwenga, dans le Sud-Kivu, la radio communautaire locale a été attaquée dans la nuit du 8 au 9 septembre. Son matériel de diffusion a été emporté et ses émissions interrompues à partir du 9 septembre. Les auteurs et leurs motivations n'étaient pas établis au moment de l'alerte de Jed.
À Kalemie, le 14 septembre, deux professionnels de Ndenga News ont été interpellés après la rediffusion d'une émission politique. Une demande de remise du disque dur de la station a également été rapportée.
À Munigi, près de Goma, les locaux de Radiotélévision Nyiragongo Musisimuke ont, selon une enquête de RSF relayée par Jed, été occupés par les services de renseignement de l'AFC/M23 et utilisés comme lieu de détention de civils. Ces faits illustrent les dangers auxquels sont exposés les médias dans les territoires affectés par le conflit.
La menace ne se limite cependant pas aux zones de guerre. À Likasi, dans le Haut-Katanga, le journaliste Trésor Muntu a été arrêté le 15 septembre 2026 après avoir partagé sur WhatsApp une publication critique. Selon le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), il a ensuite été transféré à la prison de Kasapa et poursuivi notamment pour diffamation et publication de fausses nouvelles.
Ces différents cas ne relèvent pas nécessairement des mêmes responsabilités ni des mêmes circonstances. Ils traduisent néanmoins une réalité commune : la vulnérabilité persistante des professionnels des médias et des structures qui assurent le droit du public à l'information. Car de Mwenga à Likasi, les alertes se multiplient.
SANS JOURNALISTES LIBRES, LE DROIT DE SAVOIR S'AFFAIBLIT
Au-delà de la situation des professionnels, c'est le droit des citoyens à être informés qui se trouve fragilisé. Un média empêché d'émettre, un journaliste intimidé ou une enquête entravée privent la population d'informations essentielles sur les décisions publiques, la gestion des ressources et les crises qui affectent son quotidien. Bref, sans journalistes libres, le droit de savoir s'affaiblit.
L'enjeu est particulièrement visible dans le contexte de l'épidémie d'Ebola. Pour Jed, la sécurité des journalistes et celle de l'information publique sont étroitement liées. Les professionnels des médias doivent pouvoir vérifier les données sanitaires, interroger les autorités, confronter les déclarations officielles aux réalités du terrain et signaler les éventuelles défaillances, sans craindre des représailles.
L'organisation rappelle ainsi qu'exiger une information fiable tout en tolérant l'impunité, les pressions économiques et les restrictions d'accès aux sources revient à demander aux médias un résultat sans leur garantir les conditions nécessaires à sa production.
La précarité économique des rédactions constitue, à cet égard, une autre faiblesse structurelle. Faute de moyens suffisants, certains médias peinent à financer les enquêtes, à maintenir leurs équipements et à assurer la sécurité de leurs journalistes. L'indépendance éditoriale ne peut donc être dissociée de la viabilité économique des entreprises de presse.
Près de huit ans après la promesse de faire des médias un " véritable quatrième pouvoir ", le défi reste entier. Les réformes engagées constituent des acquis à consolider, mais leur portée doit désormais se mesurer à la sécurité des journalistes, à l'indépendance des rédactions, à l'accès aux sources publiques et à la fin de l'impunité.
Car une démocratie ne se renforce pas seulement par les discours sur la liberté de la presse. Elle se mesure aussi à la capacité des journalistes de questionner le pouvoir, de révéler les dysfonctionnements et d'informer les citoyens sans intimidation. Le quatrième pouvoir ne peut exister pleinement là où ceux qui l'exercent travaillent encore sous la menace.
Jérémie ASOKO