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Lumumba fut-il communiste ?
(Par Jean-Claude Matumweni Makwala, Professeur ordinaire)
C'est ce qu'affirmaient les dirigeants américains et belges.
Le contexte permet en partie de comprendre leur opinion. En 1960, le monde post-Seconde Guerre mondiale est divisé en deux blocs, l'un capitaliste, dominé par les Etats-Unis, l'autre, communiste, avec l'URSS comme chef de file ; c'est la guerre froide. Le 8 janvier 1959, soit quatre jours seulement après les émeutes de Léopoldville, à onze mille kilomètres de la capitale congolaise, à La Havane, capitale de Cuba, Fidel Castro chassait le dictateur Batista, pro-américain, et prenait le pouvoir. Ce fut un événement majeur, qui marqua durablement les relations internationales, car Castro venait d'installer un Etat socialiste aux portes de l'Amérique. L'ascension de Lumumba, ses sympathies avérées avec des dirigeants socialistes africains (notamment le Ghanéen Kwame Nkrumah, le Guinéen Ahmed Sékou Touré et l'Egyptien Gamal Abdel Nasser), firent craindre un scénario identique en plein cœur de l'Afrique.
Toutefois, ainsi que le révèle Isidore Ndaywel, la crainte d'une ingérence communiste au Congo date des années 20, donc longtemps avant que Lumumba n'accédât au pouvoir ; à cette époque, le 2è congrès du Komintern qui se tint à Petrograd en juillet 1920 adopta une stratégie de "Front uni" "comme instrument de lutte révolutionnaire à travers les pays coloniaux, par l'intermédiaire des partis communistes européens, chaque parti s'intéressant plus particulièrement aux colonies de son pays". La Belgique eut alors une réaction qui frisait la psychose. Elle créa à Anvers une Société d'Etudes Politiques, Economiques et Sociales (SEPES), dont les publications transpiraient une idéologie d'extrême droite et qui "dénonçaient l'intérêt suspect des communistes belges pour le Congo". Sur place même au Congo, l'administration coloniale traqua les communistes dans les rangs des adeptes du Kitawala, chez les marins de Matadi, chez les mineurs de Kilo-Moto, etc.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la psychose du communisme se généralisa et hantait désormais tous les pays occidentaux. De telle sorte qu'un régime étiqueté communiste, particulièrement dans les anciennes colonies, était honni, et un dirigeant ainsi identifié était quasi un pestiféré. C'est dans ce contexte que Lumumba, à cause de ses thèses nationalistes mais également de ses affinités avec Sékou Touré, Gamal Abdel Nasser et Kwame Nkrumah, eux-mêmes proches des Soviétiques, se trouve rejeté par les Belges et les Américains. Une des preuves qui confortaient l'opinion occidentale était que lors de la proclamation du gouvernement de Gizenga, fidèle de Lumumba à Kisangani, il avait été aussitôt reconnu par 19 pays, tous quasiment d'obédience socialiste.
Au lendemain de la sécession katangaise, au moment même où ils déclaraient la rupture des relations diplomatiques avec la Belgique, Kasa-Vubu et Lumumba avaient cosigné une lettre adressée au dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev, annonçant qu'ils lui demanderaient du soutien si l'occident ne faisait rien pour mettre fin à l'agression contre le Congo, lettre dont voici la teneur :
Nikita Khrouchtchev répondit positivement, dès le lendemain, le 15 juillet. Par la suite, Lumumba sera contraint de solliciter effectivement cette aide et recevra de la logistique militaire (3 avions notamment). Mais, un autre événement viendra consommer la rupture entre Lumumba et l'Occident, notamment les Etats-Unis. Il se produisit lors de la visite du Premier ministre congolais en Amérique fin juillet 1960. Après que Lumumba eut rencontré (secrètement, affirment certains) d'abord l'ambassadeur soviétique au Canada puis à deux reprises, à New York, Kuznetzov, le vice-ministre russe des Affaires étrangères et ambassadeur à l'ONU, Radio Moscou annonça :
"Le Premier ministre du Congo, Patrice Lumumba, actuellement en visite officielle aux Etats-Unis, vient d'accepter l'invitation du gouvernement soviétique à se rendre à Moscou. Aucune date n'a encore été fixée, mais de l'avis des observateurs, cela se fera prochainement. Le Premier ministre a eu des entretiens à New York avec notre vice-ministre des Affaires étrangères, Monsieur Kuznetzov".
Dès ce jour, aucune autorité américaine ne reçut plus le Premier ministre congolais, à part celles qu'il avait rencontrées avant cet incident : le secrétaire d'Etat Christian Herter, le sous-secrétaire d'Etat Dilon et l'ambassadeur américain à l'ONU, Cabot Lodge. Le même jour, Eisenhower lui-même annonça son regret de ne pouvoir rencontrer Patrice Lumumba.
Ses initiatives, ces incidents ainsi que le discours nationaliste que porte Lumumba lui vaudront le qualificatif de communiste. Pour certains, Lumumba le serait effectivement devenu, mais par pur opportunisme. C'est à une conclusion similaire que sont parvenus les rédacteurs du rapport de la commission parlementaire belge sur l'assassinat de Lumumba :
"En effet, Lumumba, danger communiste ? C'est en tout cas ainsi qu'il fut perçu par ses ennemis, et notamment le gouvernement belge, moins parce que le leader congolais, par conviction, aurait fait ce choix idéologique, que par opportunisme politique de sa part. Lumumba, prêt à tout pour conserver le pouvoir, n'aurait pas hésité, pourvu que cela nuise aux ''colonialistes'' et à leurs sbires, à s'appuyer sur l'URSS et ses satellites".
L'intéressé lui-même, à la question d'un journaliste sur le sujet, répondit : "Vous savez qu'on m'a souvent présenté comme [un] communiste, [un] anti-blanc, [un] anti-Belge, l'homme qui veut tout détruire… Absolument pas. Je suis tout simplement un nationaliste, un leader nationaliste qui lutte pour un idéal ".
Et lors d'une conférence à New York le 25 juillet 1960, il déclara : " Pour nous, peuple congolais, l'Union soviétique est un peuple comme toute autre nation. Les questions d'idéologie ne nous intéressent pas. Notre politique de neutralisme positif nous recommande de traiter avec toute nation qui a des intentions nobles et qui ne viendrait pas chez nous dans le but d'instaurer une domination. "En une autre circonstance, il déclara : "Je m'en moque pas mal, lorsque l'on me traite de communiste ; je ne le suis pas et ne le deviendrai jamais".
Karine Ramondy relève que pour nombre de leaders africains, les relations avec les pays des deux blocs sont d'abord conditionnées par les intérêts propres de leurs nations. Ils jouent largement sur deux tableaux, celui du capitalisme et celui du communisme, et cultivent ainsi l'ambiguïté : c'est le cas de Kwame Nkrumah, affiché comme proche du bloc communiste, mais qui a obtenu des Américains le financement du Volta River Project en 1957 ; et Sékou Touré, qui, ayant reçu des armes tchèques et des crédits soviétiques pour éviter l'effondrement de son économie, déclarera aux Etats-Unis avoir été contraint de solliciter l'aide soviétique après le rejet de la France en novembre 1959. A contrario, le regard que portent sur eux les dirigeants soviétiques n'est pas toujours favorable. Staline les jugeait "conformistes, corrompus, avides de l'indépendance pour conserver leurs privilèges de ''bourgeois nationalistes''". Nikita Khrouchtchev aura une opinion plus nuancée, envisageant l'Afrique "comme le nouveau front de la guerre froide, acceptant le neutralisme des leaders africains pour peu qu'ils s'affichent comme des anti-impérialistes". Malgré tout, les Soviétiques demeuraient prudents à l'égard des dirigeants africains ; ce fut le cas avec Lumumba. B. Savinov, premier secrétaire de l'Ambassade d'URSS en Belgique, écrit à son sujet en février 1960 : "les vues idéologiques et politiques du leader du MNC ne sont pas encore complètement établies et il convient de rester prudent à son égard".
Karine Ramondy réfute fermement la thèse selon laquelle Lumumba ait pu être communiste. On peut résumer son argumentaire dans les deux points suivants.
Primo, la culture politique de Lumumba: celui-ci "ignorait les rudiments " de l'idéologie communiste et s'en méfiait comme un obstacle à l'unité nationale ; afin de confirmer cet avis, Karine Ramondy cite Pierre Clément, ami de Lumumba: "Sa connaissance du marxisme est tout juste nominale, et le communisme fait figure, à ses yeux, d'affreux épouvantail". Et Jean Van Lierde, témoignant devant la Commission parlementaire belge sur l'assassinat de Lumumba, déclarera : "Il n'avait jamais lu dix lignes de Marx, Engels ou Lénine, il préférait Martin Luther King, Gandhi ou les autres, mais il n'avait aucune formation communiste".
Secundo, ses actes et ses prises de position : a) Lors de ses divers démêlés judiciaires, Lumumba et son parti rejetteront des avocats étiquetés communistes. Ainsi, lors de son incarcération après les émeutes du 30 octobre 1959, il refuse les avocats que lui propose le Parti communiste belge (PCB). Maître Chomé et Maître Stibert seront ainsi éconduits : "Ce serait faire croire à l'opinion publique que notre parti est de tendance communisante", écrit Marcel Lengema dans le compte-rendu de l'Assemblée extraordinaire du MNC de décembre 1959.
En revanche, le choix se portera sur Maître Jean Auburtin, connu comme un des confidents et un proche du général de Gaulle. "Le MNC et son chef, Patrice Lumumba, ont délibérément choisi de faire appel à un avocat de droite ''en vue'' qui sera assisté localement par Maîtres René Rom et Jacques Marrès à Stanleyville pour montrer ouvertement leur indépendance politique par rapport au communisme", conclut Karine Ramondy. La même auteure relève par ailleurs l'hostilité initiale de Lumumba vis-à-vis des Russes ; en réalité, ses propos penchaient clairement vers la neutralité : "Nous ne voulons d'aucun bloc, clamait-il, le Congo ne sera jamais français, russe ou américain, nous n'en voulons pas".
Ramondy rappelle que le premier appel à l'aide de Lumumba visait les Américains, le deuxième ciblait l'ONU, le troisième, les "puissances de Bandoeng" et le quatrième les pays africains". C'est presqu'en désespoir de cause qu'il décida de solliciter l'aide des Russes. C'est peut-être pour cette raison qu'ils ont toujours refusé d'intervenir directement pour soutenir Lumumba et qu'ils ont choisi d'opérer sous la direction de l'ONU, diminuant ainsi leur potentielle autorité et leur contrôle. "En guise de soutien, les Soviétiques ne consentirent à livrer à Lumumba que trois avions sur dix promis, afin d'apporter une aide alimentaire.
En définitive, le recours de Lumumba à l'Union soviétique ne fut qu'un pis-aller, à la suite de la fin de non-recevoir lui réservée par les Etats-Unis et par l'ONU. Karine Ramondy partage ainsi la thèse d'Anne-Sophie Giijs, qui conçoit que "Le scénario d'un Lumumba communiste est un mythe dans le sens où il s'agissait vraiment d'une construction collective et nébuleuse, une image simplifiée, souvent illusoire que des groupes humains se forment ou acceptent au sujet d'un individu (…) et qui joue un rôle déterminant dans leur comportement et leur appréciation".
Karine Ramondy démontre comment la presse belge, notamment La Libre Belgique, a délibérément construit cette image fausse, ce "mythe" d'un Lumumba communiste ; cette construction s'est faite par paliers, affirme-t-elle: "Le journal remarque d'abord qu'il est soutenu en Belgique par certains socialistes, l'éventualité communiste est ensuite avancée, mais uniquement de manière allusive ou via la citation de paroles d'autrui, de rumeurs. Puis pour clore le processus, les insinuations deviennent certitude et, mi-juillet, l'appel de Lumumba aux Soviétiques lève tous les doutes. Jusqu'au 29 septembre où la manchette du journal dénonce l'échec des communistes au Congo, le journal développe les références au diabolique péril communiste que représente Patrice Lumumba. Aucune enquête sérieuse n'a été faite par le journal sur le leader : il engendre la peur, il révulse et la condamnation est sans appel car elle repose exclusivement sur cette peur irraisonnée. Le diable Lumumba doit susciter cette peur aux yeux des lecteurs imprégnés de religion catholique, baignant dans une culture où la figure diabolique est assimilée au mal absolu mais aucune étude scientifique sérieuse n'a été faite pour savoir comment cette propagande a été reçue. (…) Ainsi, en faisant passer Lumumba pour un diable, les médias belges ont régulièrement renforcé l'image de l'être néfaste dont il faut se débarrasser et ainsi autorisé moralement sa disparition dans une partie de l'opinion politique belge."
Il existe différentes autres preuves que Lumumba ne fut point communiste. Voyons d'abord ce que Jean-Claude Willame qualifie de "fantasme anticommuniste", qui reposait plus sur de vaines spéculations que sur des arguments solides : était suspecté de communiste tout celui qui, dans le gouvernement Lumumba, avait effectué un voyage à Prague, à Moscou ou en Europe de l'Est (ce fut le cas de Kashamura, Gizenga et Mulele), entretenait des contacts avec des conseillers communistes (Gizenga et sa conseillère Mme Blouin), était contre les missionnaires ou les écoles catholiques (Mulele, Mpolo), etc.
Mais la preuve la plus tangible est sans doute cette note du Département d'Etat datée du 25 janvier 1961 (à l'époque, la mort de Lumumba n'est pas encore divulguée) déclarant "qu'il n'y a jamais eu ni parti communiste, ni personnalités communistes identifiées comme telles au sein de la direction congolaise". La note admit la présence de gauchistes radicaux, dont fut Lumumba, mais reconnu simplement comme "un excitateur antieuropéen intelligent. "Willame de conclure : "Si Lumumba ne pouvait être suspecté d'être communiste, n'était-ce pas cette voix insupportable d'''excitateur'' soulevant les foules et pourfendant insolemment tant la ''raison d'Etat'' que de délicats équilibres diplomatiques que l'on avait tout simplement voulu faire taire ? "
Quelles furent alors les conséquences de cette perception de Lumumba comme communiste ?
Outre-Atlantique, une telle image ne pouvait que lui attirer l'antipathie des dirigeants, Eisenhower en tête. Le chef de la CIA en personne, Allen Dulles, déclara au président américain, lors d'une réunion du Conseil national de sécurité le 22 juillet 1960, que Lumumba était "Castro ou pire ! "A partir de ce moment, le sort du Premier ministre congolais est scellé.
Devlin écrira vingt ans plus tard : "Alors que je n'ai jamais cru que Lumumba était un communiste, j'ai toujours pensé qu'il était naïf en politique et instable de nature".
Eisenhower instruira plus tard Dulles d'éliminer Lumumba : "Get rid of him" (Débarrassez-moi de lui), ordonna-t-il, vraisemblablement au cours d'une autre réunion du Conseil de sécurité nationale, le 18 août 1960. Allen Dulles envoie alors à Devlin un télégramme le 26 août, dans lequel il écrit :
"Dans les cercles dirigeants ici, on en vient à la conclusion que si [Lumumba] reste au pouvoir, dans le meilleur des cas, la situation débouchera sur le chaos, et dans le pire des cas, sur une prise de pouvoir communiste au Congo. (…) Nous avons décidé que son éloignement est notre objectif le plus important, et que, dans les circonstances actuelles, il mérite grande priorité dans notre action secrète".
On peut apprécier la litote : "son éloignement".
Pour approfondir le sujet, nous vous invitons à lire notre ouvrage, intitulé Ceci n'est pas qu'une dent, et notamment le tome 2 : "Sens et intentions au cœur de la tragédie de Patrice Lumumba", publié cette année même aux Editions du Net.