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Prince Epenge, les «vrais-faux bruits» qui conduisent à Makala
*La version du plus fort est toujours la meilleure
À Kinshasa, la vérité a deux adresses. La première est celle de l’opposition, la seconde celle de la majorité présidentielle. Entre les deux, un jeune homme de 25 ans repose toujours à la morgue, et son patron politique dort désormais à Makala.
Mille excuses à nos lecteurs,
Il faut donc un mot nouveau pour une situation inédite. Disons «vrai-faux bruit», néologisme de circonstance, forgé pour nuancer deux versions qui s’excluent. Sur le modèle du «vrai-faux passeport», document authentique obtenu sur de fausses bases.
Or le «faux bruit» est en RDC une infraction. L’article 199 bis du Code pénal punit quiconque, en répandant sciemment de faux bruits de nature à alarmer les populations, à les inquiéter ou à les inciter contre les pouvoirs établis, a porté ou cherché à porter le trouble dans l’État. La peine est de deux mois à trois ans de servitude pénale.
Pour la C64, Manassé Lomboto, chargé de la sécurité de Prince Epenge, est mort des suites de l’agression du 15 septembre. Selon son rapport, il aurait été tué par des éléments de la «Force du Progrès», agissant sous les ordres d’Augustin Kabuya. Martin Fayulu parle d’une «justice à deux vitesses» et refuse que l’on trouve en Prince Epenge le bouc émissaire. Lamuka ajoute que l’autopsie promise par réquisition du parquet n’avait jamais été effectuée vingt jours plus tard, et que les enquêtes étaient au point mort.
LA VERSION DE LA MAJORITÉ
Elle tient en une phrase, prononcée depuis Moscou par le chef de l’État : il n’y a jamais eu de mort dans les manifestations congolaises, et la victime serait décédée de maladie. Le gouvernement provincial avait d’ailleurs annoncé dès le 16 septembre un bilan provisoire sans aucun décès. Le parquet, de son côté, juge fausse l’attribution de cette mort aux violences de la manifestation. Quant à la «Force du Progrès», l’UDPS a saisi la justice pour usurpation de son identité, tout en dénonçant des violences et débordements attribués à ces personnes.
LE «FAUX» EST PARTOUT, LE «VRAI»
C’est là que le «vrai-faux bruit» prend toute sa saveur. Le pouvoir traque le faux chez l’opposant qui parle de mort violente. L’opposition le traque chez le pouvoir qui nie le moindre décès. Chaque camp se proclame dépositaire du vrai, et aucun ne peut le démontrer : l’autopsie annoncée par le parquet n’avait pas été réalisée vingt jours plus tard, selon l’ADD Congo, et la dépouille est toujours à la morgue du Cinquantenaire, les funérailles ayant été suspendues par les autorités judiciaires.
LA RAISON DU PLUS FORT
La Fontaine l’avait écrit avant tout le monde : la raison du plus fort est toujours la meilleure. Transposé sous les tropiques, le vers se décline avec une cruelle exactitude : la version du plus fort est toujours la meilleure. Celui qui détient le parquet, la migration, le Conseil national de cyberdéfense et les clés de la prison n’a guère besoin de prouver : il lui suffit de poursuivre. Celui qui n’a que son micro, ses communiqués et sa foule voit son récit requalifié en «faux bruit».
Prince Epenge est donc à Makala parce que sa version a perdu, et non parce qu’elle a été démentie. Entre «vrai» et «faux», le droit a un seul rôle : trancher sur des preuves. Tant que ni l’autopsie ni l’enquête indépendante n’auront parlé, la mort de Manassé Lomboto restera un «vrai-faux bruit», et son véritable nom d’emprunt sera rapport de force.
Reste l’essentiel : que dit le corps de Manassé Lomboto ? Seules une autopsie publique et une enquête indépendante peuvent trancher, loin des déclarations d’estrade. Dans un État qui se réclame du droit, la vérité ne doit être ni le privilège du pouvoir ni le monopole de l’opposition. Manassé Lomboto mérite qu’on la lui rende. Prince Epenge mérite un procès équitable. Et la République mérite de savoir ce qui s’est passé le 15 septembre.
Le parcours de Prince Epenge ressemble désormais à une véritable descente aux enfers judiciaires. Interpellé le 25 octobre à l’aéroport international de N’Djili, alors qu’il s’apprêtait à rejoindre Rome pour participer au conclave de la C64, il avait d’abord été conduit au Conseil national de cyberdéfense (CNC), avant d’être transféré au parquet près le Tribunal de grande instance de Kinshasa/Gombe.
Placé sous mandat d’arrêt provisoire, sa situation s’est compliquée après le rejet de la demande de liberté provisoire introduite par ses avocats. Son conseil, Clément Muza, déplore notamment l’absence de notification préalable du transfèrement à Makala.
Dans les rangs de l’opposition, certains vont jusqu’à qualifier Prince Epenge de «prisonnier personnel d’Augustin Kabuya». Une formule particulièrement corrosive, qui traduit leur lecture politique de cette détention, sans pour autant établir une quelconque responsabilité personnelle du secrétaire général de l’UDPS dans la procédure judiciaire.
Christian-Timothée MAMPUYA