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Mercredi 23 mars 2022 - 06:29

Michaël Sakombi: »Il est plus qu’urgent que les diplomates reprennent la main »

« Personne n’a intérêt à avoir une « pyongisation » de la Russie ni une « syrianisation » de l’Ukraine », prévient cet ambassadeur blanchi sous les harnais de la diplomatie active dans une interview-analyse accordée à Forum des As.

Impossible de comprendre les ressorts du conflit russo-ukrainien sans une grille de lecture assise sur la géopolitique post-bipolarisation née de l’effondrement de l’ex-URSS. C’est à cet exercice rigoureux que s’adonne l’ambassadeur Michaël Sakombi dans l’interview qu’il a accordée à Forum des As. Analyse.

Quelle est votre analyse du vote serré des pays africains dans la résolution sur la crise ukrainienne ?

Plusieurs entrées ou grilles de lecture permettent un décryptage de cette photographie diplomatique intéressante. Limitons-nous à quatre variables importantes de ce vote historique qui a vu une faible majorité de pays africains votant pour cette résolution certes non-contraignante de l’Assemblée générale des Nations Unies (28/54 soit 51 %) contre 26 s’abstenant par vote ou par la politique de la chaise vide. 

Primo, le plus important est celui de l’attachement profond des pays africains aux principes d’intégrité territoriale, de souveraineté repris dans la Charte des Nations Unies et d’intangibilité des frontières dont celles héritées de la colonisation, principe sacro-saint continental depuis la création de l’Organisation de l’Union Africaine en 1963. En effet, l’action militaire russe en Ukraine ravive dans le psyché africain, les stigmates de la loi du plus fort au bout du canon durement subie dans les quatre siècles précédents.  Dans une logique prospective imaginaire macabre d’un ordre international qui s’écarterait du modèle post-westphalien actuel vers une dérégulation ou un désordre global  où l’emploi unilatéral de la force ne serait plus proscrit, les Africains dépourvus de capacités militaires dissuasives face aux ‘grandes puissances’ ne pourraient malheureusement que brandir impuissamment le livret bleu azur de la Charte de l’ONU et ses 111 articles. Le respect des principes précités est une question existentielle pour les pays africains comme l’a si bien rappelé Martin Kimani, ambassadeur kenyan le 22 février dernier lors de la réunion du Conseil de Sécurité sur la question : ‘nos frontières actuelles n’ont pas été tracées par nous, elles sont nées de l’effondrement des empires coloniaux et ont été décidées par des capitales lointaines, Paris, Londres, Lisbonne, (…) plutôt que de regarder en arrière et de sombrer dans une forme dangereuse de nostalgie, nous avons tous choisi de regarder devant, vers l’avenir, et de respecter la seule charte pouvant nous unir, celle des Nations unies ».

Secundo, les intérêts objectifs des Etats africains, pour la plupart friands preneurs d’une diversification des options de partenariats globaux pour se dévisser de l’emprise du sempiternel face à face de coopération occidental, avec une Russie qui suivant la Chute de l’ URSS s’est massivement réinvestie sur le continent après la question criméenne en 2014 et ces sanctions en développant une stratégie hard power et soft power en cinq axes: ventes d’armes avec une part de marché africaine de 30% et prestations de sécurité comme on le voit en Centrafrique ou au Mali, vente préférentielle de blé dont les pays d’Afrique du Nord sont très dépendants, mines notamment à Madagascar  et soutien diplomatique à l’ONU comme sur les cas libyen ou soudanais  ou accompagnement médiatique via les réseaux Spoutnik et Russia Today. Le summum de cette offensive ayant été le Sommet Afrique-Russie de Sochi en 2019 où pour la photo de famille, Vladimir Poutine posait fièrement devant plus du trois-quarts des chefs d’Etat et de Gouvernement africain.

Tertio, des raisons plus subjectives entrent en jeu dont les amitiés ou dettes historiques forgées lors des luttes coloniales dont le soutien soviétique fût souvent important pour des pays comme l’Algérie l’Angola, l’Afrique du Sud, l’Éthiopie, le Mozambique, la Namibie, le Zimbabwe… La pression d’une opinion publique dont la majorité écrasante est jeune et inscrite dans des mouvements citoyens ou de pression sociale  de plus en plus contestataire d’un ordre international inégalitaire où l’Afrique est marginalisée,  accusé  d’être le commissionnaire des intérêts occidentaux au lieu d’être le vecteur des valeurs d’équité  et des principes universels édictés dans les institutions interétatiques..

Les paramètres d’analyse de la surprenante abstention du Sénégal pourtant pays prisé par l’Occident ne seraient pas loin de cette réalité sociale bouillante ainsi que pour des pays comme la Guinée ou encore le Burkina-Faso. L’épisode des sanctions inédites de la CEDEAO contre le Mali suivi des sanctions européennes ainsi que les dérapages verbaux condescendants récurrents de certains dirigeants européens contre les dirigeants de ce pays ont accentué sans aucun doute cette tendance. En face, les nouveaux partenaires comme la Russie, la Chine ou la Turquie n’ayant aucun  passif colonial africain jouent malignement sur la corde sensible de la souveraineté des Etats avec des partenariats qu’ils présentent gagnant-gagnant sans conditionnalités ni imposition… Ne faudrait-il pas aussi rappeler que le vote s’est tenu à un moment où les évacuations humanitaires étaient entachées de fortes discriminations raciales inacceptables sur les africains fuyant l’Ukraine ?

Quarto, last but no least, le manichéisme ambiant imposé de la guerre des narratifs entre pro-russes ou pro-ukrainiens ou pro-occidentaux n’est pas nouveau pour l’Afrique qui l’a déjà longuement expérimenté pendant la guerre froide en rejoignant le mouvement des non-alignés créé à Bandoeng en 1955 et dont l’Ouganda assure la présidence actuelle. Cette position de neutralité ou non-alignement est donc une tendance lourde à intégrer dans l’habitus diplomatique africain actuel.

La RDC fait partie des pays africains ayant soutenu cette résolution. Comment comprendre ce vote et qu’auriez-vous suggéré ?

Les Etats votent généralement en fonctions de leurs intérêts ou plutôt de leur intérêt national qui peut être compris comme la triptyque des intérêts de ses ressortissants à savoir ici le peuple congolais, de ses valeurs et de ses alliances dans un monde en pleine recomposition stratégique. Cela dépend de la perception de la définition de celui-ci par les dirigeants à un moment donné. Dans le cas précis, le vote de Kinshasa ne peut être compris que dans le cadre du paradigme de la stratégie d’extraversion chère au politologue français Jean-François Bayart à savoir le recours à des ressources externes afin de peser dans les rapports de force internes. En effet, ce choix non surprenant pour tout analyste de la politique nationale correspond à un alignement strict assumé de l’administration actuelle sur les positions occidentales, principalement celle de Washington, à des fins de double rééquilibrage interne, à court terme, sur la configuration politique post-électorale de 2019 et externe, notamment dans la lutte globale contre l’influence chinoise dans un pays qui regorge des matières stratégiques cruciales pour la transition énergétique comme le cobalt ou le lithium. Cependant, il eût sans doute été plus prudent de s’abstenir en qualité de membre de la troïka de l’Union Africaine – le groupe des trois pays africains dont celui qui exerce la présidence, celui qui en sort et celui qui la prendra- à l’ instar du Sénégal, président en exercice, tout en se rangeant derrière la position pertinente de l’Union Africaine du 24 février 2022 appelant au  »respect impératif du droit international, de l’intégrité territoriale et de la souveraineté nationale de l’Ukraine ». Cela eût été plus conforme à notre intérêt national qui prend en compte le long terme stratégique et aux fondamentaux de notre politique étrangère dont le neutralisme positif et la non-exclusivité sont des points cardinaux. 

En outre, sied-il de rappeler que Moscou fût la première puissance à reconnaître nos résultats électoraux en 2019 alors que d’autres criaient pompeusement à un  »arrangement à l’africaine » ou contestaient ouvertement les résultats? Que dire des nombreux votes russes au Conseil de Sécurité  en soutien à la préservation de l’intégrité territoriale de notre pays et des livraisons d’armes à notre armée alors sous embargo quand certains prêchaient  »to save Congo, let it fall apart » ou soutenaient ouvertement nos agresseurs  ou privilégiaient une ambiguïté stratégique dommageable?  La cartographie du voisinage immédiat de notre pays (7 pays voisins sur 9 se sont abstenus) sur la question du vote ne mérite-t-elle pas une analyse plus approfondie ?

La RDC de par sa précieuse position géostratégique doit s’appliquer à être une puissance d’équilibre refusant toute imposition de choix binaire, ouverte au dialogue constructif avec tous et le facilitant tout en renforçant sa souveraineté stratégique et son intégration africaine en promouvant les fondamentaux sur lesquels se fonde la communauté internationale à savoir la prévalence du droit et le règlement pacifique des différends.

On est dans la quatrième semaine de ce conflit entre la Russie et l’Ukraine. Comment analysez-vous les causes et les solutions de cette guerre aux portes de l’Europe ?

J’adhère pleinement au message du Pape François sur le conflit affirmant que ‘la guerre est toujours un échec de la politique et de l’humanité, une capitulation honteuse, une déroute devant les forces du mal ». Quoiqu’en disent les mainstream médias, les anathèmes moralisants sur la personnalité atypique du président russe pour expliquer la situation ou les différents poncifs accusateurs,  il est difficile de ne pas constater un échec global du système international. Il n’appartenait pas à Vladimir Poutine et à la Russie de se faire justice eux-mêmes au mépris des règles internationales communes. Invoquer le droit de défense légitime et la responsabilité de protéger les populations du Donbass dont 14.000 auraient péri depuis 2014 sous les bombes du gouvernement de Kiev ainsi que les précédents malheureux des passe-droit juridiques internationaux américains en Irak avec le concept alambiqué de guerre préventive avec la fiole mensongère de Colin Powell et en Libye avec l’assassinat du Président Mouammar Kadhafi dont les conséquences hantent encore le Sahel, ne peut justifier le drame actuel. ‘Two wrongs make no right’, dit-on. Les images des combats sont insoutenables et l’exil des millions d’ukrainiens est une tragédie humanitaire. La résilience ukrainienne est impressionnante avec le soutien surprenant d’une Europe rarement aussi unie et sortie de sa candeur stratégique à l’ombre d’une cobélligérance risquée.

D’autre part comme l’a rappelé le Président  sud-africain Cyrille Ramaphosa, la non-prise en compte des intérêts sécuritaires russes dont la culture stratégique phobique obsidionale d’une extension illimitée de l’OTAN – sans entrer dans le mythe des promesses faites ou pas faites à Gorbatchev-  n’a pas facilité les choses.  In tempore non suspecto, les plus éminents stratèges américains qu’on ne peut accuser de russophilie alarmaient du danger comme Henry Kissinger, Zbigniew Brezinski ou Kennan, père du containment sans oublier le plus récent, John Mearsheim. Certains analystes néoréalistes comme ce dernier n’évoquent-ils pas une analogie avec la ‘doctrine Monroe » de Washington qui sanctuarise le voisinage comme lors de la crise des missiles de Cuba entre Khrouchtchev et Kennedy en 1961, se demandant si les Etats-Unis accepteraient des bases  chinoises ou russes à Mexico ou Caracas?’ Que dire de la non-application pendant huit ans des accords de Minsk sous l’égide du couple franco-allemand?  In medio stat virtu disaient si bien les romains. Comme l’affirmait le correspondant Pietr Smolar, personne n’a intérêt à avoir une  »pyongisation » de la  Russie, Etat nucléaire strangulé des sanctions et paria international à 2.000 km de Paris, distance entre Kinshasa et Goma ou à voir une  »syrianisation » ukrainienne avec l’accentuation des sièges ou des batailles de ville à Marioupol, Kiev ou Kharkiv comme on l’a vu dans ce pays du Moyen-Orient.

Il est donc plus qu’urgent que les diplomates reprennent la main en  sortant de la guerre des narratifs, d’un moralisme incapacitant et de l’hystérie de l’infobésité pour endosser un pragmatisme de l’action vers une désescalade – hors mégaphone ou réseaux sociaux-  afin de faire avancer la paix, obtenir un cessez-le-feu ainsi qu’un accord entre les belligérants en vue d’obtenir une normalisation de la situation par des concessions mutuellement acceptables et garanties par des tierces partie crédibles.

Comment ne pas saluer les efforts du Président français Emmanuel Macron et du Chancelier allemand  Olaf Scholz qui maintiennent le contact ouvert avec le Kremlin dans un environnement de russophobie occidental inquiétant ainsi que les efforts du Président Erdogan de Turquie et du Premier Ministre israélien Bennet ?  » Tout État fait la politique de sa géographie » affirmait si justement Napoléon, la Russie et l’Ukraine ainsi que l’Europe étant physiquement condamnés à vivre ensemble comme voisins, un modus vivendi acceptable est la seule solution durable sans doute par le biais d’une discussion franche sur la sécurité collective européenne. Le rôle de la Chine dans cette équation n’est pas à négliger. Hélvètisation, finlandisation ou modèle autrichien de l’Ukraine, désotanisation de certains pays, promesses écrites de Moscou de non-expansionnisme à l’Ouest?… Quelle que soit la solution pourvu qu’elle soit pacifique car comme le disait Raymond Aron, ‘le choix en politique n’est pas entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable. »

Quelles seraient selon vous les conséquences de ce conflit sur l’ordre  international ainsi que le rôle que peut jouer l’Afrique ?

Vraie fin de l’histoire de Fukuyama, Nouvel âge international, monde post-occidental, coalition des humiliés d’hier, mondialisation ensauvagée, désordre global etc… les concepts  ne tarissent pas pour qualifier la nouvelle séquence mondiale qu’ouvre ce conflit. Nous sommes dans un stress-test des plus sérieux du système international et du multilatéralisme dans leurs configurations actuelles.

Déjà paralysé par les contradictions permanentes de la troïka du P5 – Etats-Unis, Chine et Russie- sur presque tous les dossiers internationaux de la Libye au Yemen, la Centrafrique ou la Syrie, le Conseil de Sécurité des Nations Unies et le système entier des Nations Unies entreront dans une instabilité chronique avec comme pierre d’achoppement l’article 27 de la Charte onusienne concernant le véto. Comble de l’ironie, c’est la Russie qui présidait la réunion du Conseil de Sécurité sur la question ukrainienne et y a opposé son droit de véto. Point n’est besoin de rappeler les épisodes similaires de court-circuitage onusien en ex-Yougoslavie, en Afghanistan, Irak ou Libye des puissances occidentales. Ajouté à cela les pertes de confiance dans les mécanismes de peacekeeping traditionnels  notamment envers les missions de paix comme la Monusco ou la Minusma, des réformes s’imposent  pour garantir la paix et la sécurité mondiale de manière plus équitable.

Les crises sont aussi des situations d’opportunité, il importe au continent africain, grand oublié de l’ordre mondial post-Yalta avec ses 54 pays membres et ses 1,3 milliards d’habitants représentant 25 % des membres de l’ONU injustement non représentés au Conseil de Sécurité comme membres permanents, de saisir ce momentum du nouveau chapitre mondial qui s’ouvre pour mieux peser sur les questions internationales. N’en déplaise à ces grandes puissance réticentes aux réformes devant équilibrer l’ordre mondial en faisant valoir l’instabilité chronique continentale ou l’infinitésimale contribution africaine au budget des Nations unies (0,01 % contre 25 % pour les États-Unis), le nouvel ordre international ne pourra corriger les écueils actuels qu’en étant équitable en donnant à l’Afrique une place à table pour faire respecter la voix du primat du droit et du dialogue. Aux Africains de mieux s’organiser et de faire entendre leur voix.

Entretemps comme le disait Gramsci, ‘le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres »

MICHAEL SAKOMBI AMBASSADEUR

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