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Quand l'État détourne le regard : le cri étouffé du professeur Rémy Musungayi
Kinshasa n'a pas encore essuyé ses larmes après la mort tragique du professeur Abata que déjà une autre détresse frappe aux portes de la République. Hier lundi 12 janvier, les professeurs d'université ont tenu un sit-in devant le ministère de l'Intérieur. Ils ont marché pour dénoncer l'insécurité grandissante, pour réclamer la protection de leurs familles et de leurs domiciles, notamment sur le Plateau des professeurs. Mais derrière cette mobilisation collective, une tragédie humaine, plus silencieuse et tout aussi grave, se joue : celle du professeur Rémy Musungayi Bampale.
Ancien député honoraire de la première législature (2006-2011), ex-ministre de l'Industrie et des PME (2012-2014), auteur de la loi sur les Zones économiques spéciales, ancien directeur de cabinet et figure respectée du monde académique, le professeur Musungayi est aujourd'hui un homme malade, affaibli, abandonné. Sa santé se dégrade de jour en jour, sous le regard impuissant ou indifférent des institutions qu'il a pourtant servies.
Dans une déclaration bouleversante, l'universitaire brise le silence. Il ne parle pas seulement de son cas personnel, mais d'un système qu'il juge malade, rongé par une "mentalité qui régresse". Pour lui, le Sénat, censé être la chambre de la sagesse et de la correction des erreurs législatives, est devenu l'ombre de lui-même. "À l'époque de Kengo Wa Dondo, nous avions un Sénat de qualité… aujourd'hui, c'est honteux", lâche-t-il, amer.
Les émoluments de trois mois jamais payés
Mais au-delà du constat politique, c'est un drame social et humain qu'il expose. Le professeur Musungayi affirme que ses émoluments de trois mois (mars, avril et mai) n'ont jamais été payés, malgré leur caractère alimentaire et prioritaire en droit du travail. "Une créance alimentaire, c'est une créance privilégiée. On peut se passer de tout, sauf de cela", rappelle-t-il. Pourtant, ces sommes, dues depuis des années, restent bloquées.
Plus grave encore, l'homme évoque un accident de travail qui a marqué sa vie à jamais. Lors d'une tentative d'assassinat contre l'ancien président du Sénat, le professeur Bahati Lukwebo, Rémy Musungayi affirme s'être interposé, risquant sa propre vie. Il en est ressorti grièvement blessé, avec une barre de fer implantée dans la colonne vertébrale.
Une blessure lourde, reconnue, documentée, qui lui donne droit à une prise en charge médicale et à une prime prévue par la loi qu'il a lui-même contribué à écrire sur la sécurité sociale des parlementaires.
Il a été soigné en Europe et en Afrique du Sud. Les documents existent, les preuves sont là. Pourtant, aujourd'hui, tout est bloqué. Sa prise en charge est suspendue, ses droits supprimés. "Ils attendent quoi? Que la situation se dégrade davantage ? Que je meure pour venir déposer une couronne de fleurs ? Jamais !", s'indigne-t-il, la voix chargée de fatigue et de colère.
Au cœur de ce blocage, il pointe du doigt un haut fonctionnaire, Topin Mukenshayi, qu'il accuse de refuser d'exécuter les décisions du bureau du Sénat pourtant régulièrement signées par ses autorités : le président, la rapporteure générale et d'autres membres du bureau. "Le pays n'appartient pas à un parti. Il appartient au peuple congolais", martèle-t-il, dénonçant une gestion partisane et arbitraire de l'administration.
Pendant que la communauté universitaire pleure un collègue assassiné et manifeste contre l'insécurité, un autre professeur, vivant, se meurt à petit feu. Son drame n'est pas seulement médical. Il est institutionnel, moral et politique. C'est l'histoire d'un homme qui a servi l'État, qui a écrit ses lois, qui a risqué sa vie pour ses institutions, et qui se retrouve aujourd'hui privé de ses droits les plus élémentaires.
Le cri du professeur Rémy Musungayi Bampale n'est pas l'expression d'une personne aigrie. C'est un appel. Un appel à la justice, au respect de la loi, à la dignité humaine. Dans un pays qui se veut démocratique, rappelle-t-il, "la loi doit régner". Sans cela, la République avance à pas brisés, laissant derrière elle ses propres bâtisseurs.
Et pendant que Kinshasa manifeste, une question demeure, lourde et douloureuse : faudra-t-il attendre le pire pour que l'État se souvienne enfin de ceux qui l'ont servi ?
J.A