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Lucianne Lutula : «Le partenariat RDC-Corée doit reposer sur une coopération axée sur la transformation et le transfert du savoir-faire»

Directrice du Centre National de Vulgarisation Agricole (CNVA) au Ministère de l’Agriculture et de la Sécurité Alimentaire en République démocratique du Congo, Madame Lucianne Lutula est également membre actif de l’AMIKO (Les Amis de la KOICA), l’association qui regroupe les anciens boursiers de l’Agence coréenne de coopération internationale. Troisième volet d’une série d’interviews-portraits menée conjointement par les journalistes Yves Kalikat (Forum des As) et Luc-Roger Mbala (Le Nouvel Observateur), cet entretien exclusif l’amène à partager l’expérience marquante d’un séminaire de formation suivi en Corée du Sud en 2010. Au-delà des techniques, c’est toute une philosophie — fondée sur la diligence, l’auto-prise en charge, la discipline et la transformation des mentalités — qu’elle insuffle aujourd’hui pour redynamiser l’entrepreneuriat agricole congolais. Une plongée inspirante au cœur du slogan de toute une génération : «Oui, nous pouvons ! »

Madame Lucianne Lutula, en quoi réside concrètement votre rôle au sein du Centre National de Vulgarisation Agricole ?

 J’assume les fonctions de Directrice du Centre National de Vulgarisation Agricole (CNVA) au sein du Ministère de l’Agriculture et de la Sécurité Alimentaire de la République démocratique du Congo.  Ma formation de base est celle de Technicienne de Développement Rural, option Planification Régionale.

Tout au long de mon parcours professionnel, j’ai eu l’opportunité de travailler au contact des communautés rurales et des producteurs, notamment dans l’accompagnement, l’encadrement et le renforcement des capacités des populations. 

Mon engagement est profondément lié au développement rural, à la protection de l’environnement, à la promotion de l’agriculture et surtout à la transformation des mentalités.

 Aujourd’hui, à la tête du CNVA, je considère que nous avons une responsabilité particulière: aider nos producteurs, nos jeunes et nos femmes à croire qu’ils peuvent être acteurs de leur propre développement. C’est précisément là que mon expérience de la République de Corée continue de m’inspirer.

 

 Quels ont été les moments les plus marquants de votre parcours professionnel?

 Il y en a plusieurs, mais je retiendrai surtout les expériences qui m’ont rapprochée des communautés et qui m’ont permis de comprendre que le développement ne peut pas être imposé de l’extérieur. Il doit être approprié par les populations elles-mêmes.  

C’est également ce que j’ai profondément compris à travers mon expérience en République de Corée, où j’ai découvert un peuple qui a su faire face aux épreuves de l’histoire pour se relever. 

La grande leçon que j’en ai tirée est simple : une nation peut traverser de grandes difficultés, mais elle ne doit jamais perdre la capacité de croire en elle-même. La Corée m’a appris qu’une épreuve devient une force lorsqu’elle s’accompagne d’une vision, de discipline, de travail et d’un changement de mentalité.

 

Quels sont aujourd’hui les principaux défis et priorités du secteur agricole en RDC, et au CNVA, en particulier ?

 Pour moi, l’un des défis majeurs reste le changement de mentalités. Nous devons aider nos producteurs à passer d’une agriculture de subsistance à une véritable agriculture entrepreneuriale et d’agro-business. Il ne suffit pas seulement de produire. Encore faut-il transformer, conserver, conditionner, commercialiser et gérer.

 Il faut également renforcer les capacités des femmes et des jeunes, développer l’entrepreneuriat agricole et accompagner les acteurs tout au long de la chaîne de valeur. 

Nous voulons faire du CNVA un véritable centre d’excellence, d’apprentissage et d’incubation. L’agriculture congolaise sera hautement boostée si nous investissons autant dans l’homme que dans les infrastructures et les équipements.

 

Vous avez bénéficié d’un programme soutenu par la KOICA. Pouvez-vous nous rappeler cette expérience ?

 Oui. J’ai eu l’opportunité de participer, en 2010, à un programme de la KOICA consacré aux politiques de développement rural. Cette expérience a été bien plus qu’une simple formation : elle m’a permis de voir la transformation concrète d’un pays qui a connu des défis comparables aux nôtres — guerre, pauvreté, insécurité alimentaire.

 C’est là que j’ai pris la pleine mesure de «l’Esprit de OUI, NOUS POUVONS».La Corée m’a démontré que le véritable développement commence dans la tête avant de se traduire dans les infrastructures.

 

 Quels enseignements dispensés en Corée ont eu le plus d’impact sur votre carrière ?

 Je dirais avant tout les valeurs : la diligence, le travail, la discipline, l’auto-prise en charge, la responsabilité individuelle et collective, ainsi que la coopération. J’ai été particulièrement marquée par la résilience du peuple coréen qui, face aux épreuves, n’a pas cédé au fatalisme en se disant : «Nous ne pouvons pas». Ce peuple a plutôt choisi de surmonter ses difficultés. 

Le modèle Saemaul m’a également beaucoup inspirée à travers ses principes que nous devons promouvoir dans nos communautés.

 

Comment cette expérience a-t-elle contribué au développement de votre institution et de la RDC ?

 Elle a profondément changé ma manière de voir le développement. À mon retour de Corée, je n’ai pas simplement ramené des connaissances techniques, mais une conviction : nos populations ne doivent pas être considérées uniquement comme des bénéficiaires de projets, mais comme des acteurs du développement.

 C’est une philosophie qui rejoint pleinement la mission du CNVA. Lorsque je regarde certaines initiatives que nous développons aujourd’hui, je retrouve cette même logique: former, responsabiliser, accompagner et permettre aux bénéficiaires de devenir eux-mêmes des moteurs de transformation.

 

Quels aspects du modèle coréen pourraient inspirer davantage la RDC?

 Je ne pense pas que nous devons copier la Corée, mais plutôt nous inspirer de son état d’esprit et adapter ses enseignements à notre réalité. Retenons cinq clés : le changement de mentalité, la discipline dans le travail, l’auto-prise en charge, la coopération et la capacité à avoir une vision de long terme.

 La RDC possède des atouts extraordinaires — terres immenses, eau, biodiversité, jeunesse dynamique et position stratégique. Notre problème n’est pas le manque de ressources, mais la façon de les transformer en richesse pour notre population, l’agriculture étant l’un des plus grands leviers.

 

Quel regard portez-vous sur la coopération entre la RDC et la République de Corée, notamment à travers la KOICA ?

 Je porte un regard extrêmement positif sur cette coopération, qui ne doit pas être uniquement une affaire de projets, mais une véritable démarche de transformation et de transfert du savoir-faire. La KOICA a joué un rôle important en permettant à de nombreux Congolais de découvrir l’expérience coréenne et de devenir, à leur retour, des vecteurs de changement.

 C’est précisément là que réside toute l’importance de l’AMIKO : faire en sorte que les connaissances acquises en Corée soient transformées en actions concrètes au service du développement de la RDC. Le secteur agricole offre à ce titre un immense potentiel de coopération entre nos deux pays.

En tant que membre de l’AMIKO, quelle valeur ajoutée cette association apporte-t-elle ?

 L’AMIKO représente un pont essentiel entre l’expérience coréenne et les besoins de développement de la RDC. Les anciens bénéficiaires des programmes coréens constituent une véritable richesse humaine, et notre responsabilité est de partager ces connaissances acquises.

 L’AMIKO est une plateforme idéale pour valoriser cette expertise, créer des synergies et contribuer à des initiatives concrètes. Personnellement, je souhaite que nous fassions de cette communauté un véritable réseau de compétences au service de la transformation du pays.

 

Quel message particulier adresseriez-vous à la jeunesse congolaise et aux acteurs du développement ?

 Aux jeunes, je veux dire ceci : croyez en vous et refusez la fatalité. Les difficultés du moment ne définissent pas votre avenir. Avec de la discipline, de la vision et du travail, tout est possible. Ne cherchez pas seulement ce que le pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez apporter à sa construction. Ne dites jamais «nous ne pouvons pas», mais dites : «Oui, nous pouvons ! »

 Aux acteurs du développement, mon appel est d’investir massivement dans le changement de mentalité et l’accompagnement par l’action. C’est à ce prix, et dans cet esprit de solidarité, que nous bâtirons la RDC de nos rêves.

 

Que représente pour vous l’Esprit de «OUI, NOUS POUVONS»?

 C’est bien plus qu’une simple phrase : c’est un état d’esprit et la conviction profonde qu’une difficulté n’est jamais une condamnation définitive. Lorsque je regarde l’histoire de la Corée du Sud, je vois un peuple qui a traversé la guerre, la colonisation, la faim et l’insécurité, mais qui a su transformer ses épreuves en forces.

 La RDC a ses propres réalités et son propre chemin, mais la leçon universelle demeure : un peuple qui croit en son potentiel, qui travaille avec discipline et qui prend son destin en main peut réécrire son histoire. C’est exactement cette mentalité que nous cultivons au CNVA, pour que nos producteurs se considèrent non plus comme de simples bénéficiaires, mais comme de véritables entrepreneurs et créateurs de richesse.

 Si la Corée a pu réaliser son miracle, la RDC peut aussi créer son propre miracle. Pas en copiant le modèle coréen, mais en bâtissant le miracle congolais à partir de nos richesses, de nos ressources, de notre jeunesse, de nos femmes, de nos producteurs, de notre terre et de notre intelligence collective. C’est possible. Oui, nous pouvons!

 Propos recueillis par Yves Kalikat (Forum des As) et Luc-Roger Mbala (Le Nouvel Observateur)

 

 

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