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De Kimbembe à Bumba, Kinshasa refuse de redevenir Léopoldville ! (suite et fin)
Voici la suite de notre dossier sur la problématique de l'insalubrité devenue chronique de Kinshasa dont nous avions publié la première partie dans notre édition du jeudi 14 mai 2026 en page 12. L'un des gouverneurs concernés qui ont défilé à l'Hôtel de ville - l'Ir Kimbembe Mazunga en l'occurrence - nous avait écrit en réaction à cet article. Nous avions relayé cette réaction très intéressante. N'ayant diffusé que le début de sa partie, nous poursuivons aujourd'hui avec la suite qui le concerne. Qu'il ne considère pas cela comme un harcèlement !
On aura tout essayé pour rendre à la ville de Kinshasa sa plus belle robe d'antan, tous les efforts menés jusque-là se sont révélés vains : des recettes magiques, des cures de jouvence, sous des opérations ou programmes aux dénominations quasi synonymes. Kinshasa refuse toujours de redevenir Léopoldville.
On aura beau changer de gouverneur à l'Hôtel de ville, la capitale de la République démocratique du Congo s'entête à porter sa robe salie par des décennies d'incuries de ceux qui ont défilé comme locataires à l'Hôtel de ville.
Chaque gouverneur placé à l'Hôtel de ville y va de son programme ponctué d'opérations variées. ''Coup de poing'', ''Kin propre'', ''Kinshasa ville propre'', ''Salubrité publique'', ''Lokota ba sachets'', entendez ''Ramassez les sachets'', ''Kin la belle'', ''Kinshasa ezo bonga'', (entendez ''Kinshasa s'embellit''), ''Balabala eza wenze te'', (''Aucune artère n'est un marché''). L'inspiration n'a jamais été aussi féconde dans les dénominations de ces opérations d'assainissement qui sonnaient comme de simples slogans. Sans résultats satisfaisants !
Décidément, l'insalubrité de Kinshasa a la peau si dure ! Il paraît que ''l'homme noir ne meurt pas de la saleté'', traduite d'une phrase lingala répandue chez des Kinois qui disent ''Moto moyindo akufaka na mbindo te''.
Ingénieur civil mécanicien, Jean Kimbembe Mazunga va initier l'opération ''Salubrité publique''. Pour concrétiser son projet, il lance, avec le concours de quelques sociétés commerciales de la place, l'opération ''Lokota ba sachets'', dans des écoles primaires et secondaires de Kinshasa. Et comme d'autres projets, ''Salubrité publique'' butera au problème des moyens financiers.
Dans le cadre de son opération ''Kin ville propre'', l'Hôtel de ville s'est doté d'un équipement destiné au ramassage des sachets et d'autres ordures. L'engin destiné à cette tâche a un drôle de nom : le glouton !
Une machine qui aspire la saleté sur son passage. Cette machine avait opéré au centre-ville et comptait attaquer les communes et quartiers périphériques. Le seul glouton qu'on a vu avaler moult saletés et autres déchets a dû disparaître comme il était venu : sans crier gare. Malgré sa gloutonnerie, les saletés ont eu raison de lui ! Encore faudra-t-il se demander si glouton était réellement glouton !
RESSUSCITER LE SERVICE D'HYGIÈNE
En avril 2006, Kimbembe Mazunga accuse les bourgmestres de trahison pour avoir négligé de s'occuper de l'assainissement de la capitale congolaise, les incriminant de ne pas avoir fourni assez d'efforts pour débarrasser Kinshasa des tas d'immondices qui ternissent son image.
Nommé par Joseph Kabila, l'ingénieur Kimbembe Mazunga a pour défis prioritaires la salubrité et la sécurité. Pour ce faire, il annonce les couleurs dans une interview qu'il a accordée à Radio Okapi.
> "Notre challenge, mes vice-gouverneurs et moi-même, c'est de nous battre chaque jour davantage pour sensibiliser les gens dans chaque parcelle. Il faut qu'ils comprennent qu'ils doivent être propres, depuis la chambre à coucher, le salon, la parcelle, la rue, le quartier et finalement la commune et la ville. Je refuse d'être le gouverneur de la ville la plus sale du monde".
Pour ce faire, M. Kimbembe compte ressusciter, entre autres services, celui d'hygiène. L'assainissement de la ville, la réhabilitation de la voirie urbaine constituent les défis qu'il compte relever à la tête de la ville. Dieu seul sait s'il est parvenu à réaliser son rêve.
Amiral Baudouin Liwanga lui succède après sa nomination par Joseph Kabila le 16 octobre 2006. Le 16 février 2007, l'Exécutif provincial reçoit en audience, dans son cabinet de travail, une délégation technique de la Banque mondiale.
Cette délégation va lui présenter un plan d'urgence à élaborer pour l'assainissement de Kinshasa. Il s'agit, notamment, du traitement et de la gestion des déchets solides, de la réhabilitation de la voirie urbaine, de la lutte contre le paludisme, de l'encadrement des enfants de la rue. Qu'est-il advenu de ce plan d'urgence ? Rien de palpable pour la ville de Kinshasa.
André Kimbuta Yango (16 mars 2007-2019) reste le gouverneur ayant battu le record de longévité à la tête de Kinshasa. Malgré cette longévité, il n'a pas réussi le pari de rendre à la capitale sa beauté tant réclamée par ses habitants. Il va mettre en place un programme de salubrité ambitieux : dégagement des artères publiques, évacuation d'épaves dans les rues, démantèlement des marchés pirates, désherbage, curage des caniveaux.
En avril 2007, il lance l'opération ''Kin propre'' avant d'initier, trois ans plus tard, en préparatifs du 50ème anniversaire de l'indépendance du pays, l'opération ''Kinshasa ville propre'' avec quelques travaux à impact visible, mais pas durable dans le temps : le curage de la rivière Kalamu, l'évacuation de certains marchés pirates et de tas d'immondices dans différentes communes.
Ces deux opérations vont obtenir l'appui de l'Union européenne qui initie le ''Programme d'assainissement urbain de Kinshasa'' (PARAU-PAUK).
À l'expiration dudit programme en 2015, tout Kinshasa sera littéralement envahi par des montagnes de déchets et d'immondices avec pour conséquences des odeurs nauséabondes sur la ville et des maladies telles que le paludisme et la fièvre typhoïde.
Vient le règne du gouverneur Gentiny Ngobila Mbaka (10 avril 2019-29 avril 2024). Six mois après son élection comme gouverneur, il initie l'opération ''Kin bopeto'', un slogan qui était au cœur de sa campagne électorale. Le go est donné par le chef de l'État Félix Tshisekedi, le 19 octobre 2019, avec un budget d'assainissement de la ville chiffré à plus de 430 millions de dollars américains.
Dans la foulée, le gouverneur Ngobila annonce la signature avec trois sociétés qui vont s'occuper de la collecte des déchets et leur recyclage afin de produire des engrais, des pavages et du gaz méthane.
L'opération "Kinshasa ezo bonga" s'était révélée prometteuse au regard des véhicules mobilisés.
À Kinshasa, l'insalubrité a la peau dure. Elle donne du tournis à l'autorité urbaine.
Le 28 février 2020, Gentiny Ngobila publie un communiqué interdisant l'usage et la détention des emballages plastiques non biodégradables. Cette mesure est assortie d'amendes de 10.000 FC à 50.000 FC contre les récalcitrants.
"SOKOLA KINTAMBO"
Le 1er août 2020, il lance l'opération ''Sokola Kintambo'' (traduisez ''Nettoyez Kintambo'').
Pourquoi seulement Kintambo, alors que toutes les 24 communes baignent dans une insalubrité chronique ? s'interroge-t-on. Nous étions à un pas de vivre d'autres opérations du genre ''Sokola Ndjili'', ''Sokola Kasa-Vubu''... pour compléter le ''nettoyage'' des autres communes !
Un clou chassant un autre, Daniel Bumba Lubaki remplace Gentiny Ngobila le 29 avril 2024. Le 10 août 2024, il va lancer l'opération ''Coup de poing'' visant à assainir Kinshasa. Il invite ses administrés à se l'approprier et à la perpétuer dans tous les coins de la ville.
En octobre 2024, Daniel Bumba accorde 72 heures aux bourgmestres pour présenter le plan opérationnel de gestion des déchets dans chaque commune. Avant de lancer, le 06 mai 2025, une vaste opération d'envergure visant à démanteler les marchés pirates installés le long des principales artères de Kinshasa.
Ces plans s'inscrivent dans le cadre des mesures déjà prises par le gouverneur au sujet de la création des décharges intermédiaires dans les communes suivantes : trois décharges pour les petites communes : Lingwala, Barumbu et Ngiri-Ngiri ; cinq décharges pour les communes moyennes : Gombe, Limete, Lemba, Ngaba et Makala ; dix pour les grandes communes : Ngaliema, Mont-Ngafula, Kimbanseke, dont la construction est programmée dans l'attente de la réouverture du Centre d'enfouissement technique de Mpasa spolié, mais récupéré en décembre 2024.
Auparavant, en août 2024, Kinshasa va connaître l'avènement du programme quinquennal dénommé "Kinshasa ezo bonga" pour un budget de 10,9 milliards de dollars américains. Ledit programme comprend 11 axes prioritaires dont l'assainissement et la salubrité.
"BALABALA EZA WENZE TE", "KINSHASA EZO BONGA"
Alors qu'en décembre 2024, Daniel Bumba a déclaré que le temps était venu de mettre en place des actions concrètes et efficaces, notamment les opérations de nettoyage, de balayage des rues, l'entretien des caniveaux, rien de palpable ne se voit sur le terrain.
Début novembre 2025, le gouverneur de Kinshasa lance une opération d'urgence d'assainissement et d'embellissement de la capitale congolaise, dans le cadre du programme "Kinshasa Ezo Bonga".
L'opération comprend notamment l'évacuation des déchets le long de grandes artères, le curage de caniveaux, l'installation des bacs poubelles, la démolition des constructions anarchiques, l'éradication des marchés et garages pirates.
Après le go de cette opération à Nsele, Daniel Bumba va se rendre au marché de la Liberté, dans la commune de Masina, pour superviser la démolition d'édifices construits illégalement sur un espace public destiné à un garage. Cette action s'inscrit dans la continuité de la campagne au nom évocateur "Balabala eza wenze te" visant à libérer les espaces publics et revaloriser l'environnement urbain.
Le défi de l'assainissement de Kinshasa est d'autant plus immense que le chef de l'Exécutif provincial fait face à l'augmentation rapide d'une population estimée à plus de 17 millions d'âmes, confrontée à une urbanisation rapide et à une production quotidienne estimée à plus de 17.000 tonnes de déchets.
Lors de la réception officielle du rapport final des études de faisabilité sur la gestion des déchets à Kinshasa, Daniel Bumba va déclarer : "… Nous voulons rassurer l'opinion kinoise que les questions d'assainissement sont prises à bras-le-corps". Depuis, rien de concret n'est palpable dans l'assainissement de la ville. Au contraire. Ce qui pousse les Kinois à ironiser : "Kinshasa ezo beba" (Kinshasa se dégrade).
En décembre 2025, le gouverneur Daniel Bumba, très opiniâtre, intensifie l'opération "Salongo obligatoire", programmée chaque samedi de 7h à 11h dans toute la ville, y compris dans les marchés.
Au cours de la tournée effectuée dans certains coins de la ville, Daniel Bumba a appelé les Kinois à s'impliquer activement dans cette initiative collective, estimant que la réussite de cette opération dépend de la participation de chacun, pour faire de Kinshasa une ville propre et agréable à vivre.
En janvier 2026, Daniel Bumba noue un partenariat avec Averda, une société libanaise, présentée comme une référence dans le domaine de l'assainissement et de la gestion des déchets.
ET VINT LE LIEUTENANT-GÉNÉRAL KASONGO KABWIT
Kinshasa paraît aujourd'hui comme un malade agonisant au chevet duquel s'activent tous les médecins, toutes spécialités confondues, pour un traitement de choc. Son état de santé est tel que Félix Tshisekedi se sent interpellé.
Ainsi nomme-t-il, le 29 mai 2026, le lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwit, commandant du Service national, à la tête de la Task Force pluridisciplinaire chargée de l'assainissement de Kinshasa.
Placée sous l'autorité directe du chef de l'État, la structure a pour mission de remettre de l'ordre dans la gestion de la salubrité urbaine. Cette nomination est consécutive à la visite d'inspection du président Félix Tshisekedi le 23 mai au Marché central de Kinshasa (Zando).
La descente de Fatshi au Marché central lui a permis de se rendre compte de l'ampleur exacte du niveau de l'insalubrité de la capitale des institutions nationales. Fâché à la vue d'une insalubrité très crasseuse, Félix Tshisekedi n'a hésité à prendre cette décision.
Malgré toutes ces opérations, pompeusement lancées par leurs initiateurs, Kinshasa n'a cessé de se dégrader. Au grand dam de ses millions d'habitants, qui contribuent au pourrissement de l'environnement de la capitale.
L'absence d'une politique environnementale cohérente, censée précéder et accompagner les nombreuses opérations ou programmes, le manque d'infrastructures adéquates pour la gestion des déchets, une urbanisation rapide et non planifiée, le non-respect des règles d'hygiène par la population et des problèmes de gouvernance liés à la gestion de l'environnement… demeurent les principales causes de la situation d'insalubrité que connaît Kinshasa.
En résumé, l'insalubrité chronique à Kinshasa est un défi complexe qui nécessite une approche globale impliquant la population, les autorités et les partenaires extérieurs. Il est essentiel de mettre en place des infrastructures de gestion des déchets efficaces, de sensibiliser la population à l'hygiène et à la protection de l'environnement, et de renforcer la gouvernance en matière de salubrité.
Seuls les noms ou slogans des opérations changent, leurs initiateurs et les époques. Mais les résultats demeurent toujours les mêmes : plusieurs avenues et carrefours de la capitale demeurent pavés de déchets de toutes sortes, toutes sales, avec des montagnes d'ordures puantes.
Kléber KUNGU