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Centenaire de Lumumba, que retenir ? La promotion de la laïcité, une des causes de sa chute
A la recherche des causes de la chute et de la passion de Lumumba, nous avons déjà vu que le paramètre fondamental était l’image construite de sa personne. Cette image est double : la première est liée à son ethnicité en tant qu’homme noir. Cette image résulte de l’architecture philosophique, religieuse et politique datant de plusieurs siècles, d’où la recherche de ses antécédents macrohistoriques, développée dans des précédents épisodes.
La seconde source de l’image est liée aux faits contemporains et particulièrement aux interactions qui se tissent entre lui et ses compatriotes politiciens d’une part et des puissances étrangères de l’autre.
Les uns et les autres ont manipulé son image de manière à justifier auprès de l’opinion les différentes exactions qu’ils allaient lui faire subir.
Le procédé à l’œuvre dans la manipulation de l’image, autrement dit de la réputation, a été décrit dans l’approche développée par Mathieu Jacotot. Il fonctionne essentiellement de manière oppositive, attribuant à l’adversaire des connotations négatives afin de justifier l’action à mener contre lui.
Le même procédé a été utilisé, et très largement, par les adversaires de Lumumba. Il s’agit en très grande partie de la construction de la fama par imputation : des actes, des prises de positions sont attribuées à Lumumba ; l’histoire a montré par la suite qu’elles étaient pour la plupart sans fondement. En consultant la littérature lumumbienne, on peut identifier trois thématiques qui relèvent de ce procédé d’imputation, autour desquelles ses adversaires vont manipuler son image : la première est le couple «laïcité/laïcisme», associé au thème de l’« athéisme» ; la deuxième, la violence ; enfin, la troisième est le communisme.
Dans cet épisode, nous nous intéressons à la laïcité.
Ø Laïcité vs laïcisme
Tout part de l’énoncé de son programme de gouvernement déposé à la Chambre. Lumumba écrivit notamment : «Le gouvernement s’engage à assurer […] les grandes libertés humaines, en tout premier lieu la liberté de religion. Le gouvernement empêchera par tous les moyens qu’une religion, quelle qu’elle soit, soit imposée directement ou indirectement notamment par la voie de l’enseignement. A cet effet, il proclame la séparation absolue entre l’Etat et les Eglises. La République du Congo sera un Etat laïc, démocratique gouverné par le peuple pour le peuple»1.
Le catholicisme était sans aucun doute la religion visée par cette prise de position. L’Eglise catholique, en effet, gérait l’enseignement depuis la convention de 1906 entre le Saint-Siège et l’État indépendant du Congo, convention qui consacrait le dépôt par l’État de la mission pédagogique entre ses mains. Ce monopole fut brisé en 1954, lorsque le ministre Auguste Buisseret introduisit l’école laïque ; une année plus tard, étaient créés des athénées et des écoles normales officielles, dont la conséquence fut la métropolisation des programmes d’enseignement : les écoles laïques, peu soucieuses d’adapter l’enseignement aux spécificités sociologiques, notamment linguistiques, adoptèrent les programmes belges, aussi bien pour l’athénée royal (réservé aux Européens) que pour l’athénée ‘interracial’ (ouvert aux Européens et aux non-Européens).
L’attrait de Lumumba pour la laïcité remonterait à ces années-là, lorsque le ministre Buisseret prôna l’enseignement laïc. Lumumba le soutint sans réserve, alors qu’il jouissait du soutien des Frères maristes et des pères de Scheut. Il refusa de signer les lettres de protestation des milieux catholiques contre la politique du ministre et inscrivit ses enfants à Stanleyville dans un athénée créé justement en application de cette politique. Selon Omasombo et Verhaegen, Lumumba « n’est pas conscient au début de l’impact, en pleine ‘’guerre scolaire’’, de son choix entre monde laïque, libéral et missions catholiques. »2 Sans doute a-t-il simplement minimisé cet impact, car, à en croire les deux auteurs, le comité de l’AÉS (Association des Evolués de Stanleyville) dont il était le président l’a révoqué lors de son assemblée du 17 février 1956 pour, entre autres griefs, son engagement en faveur de l’enseignement laïc ; il aurait dû lire cet événement comme une alerte.
La laïcité préconisée par Lumumba énerva particulièrement le prélat catholique. Joseph Malula3, évêque de Léopoldville, la qualifia de «matérialisme athée». Il rejeta purement et simplement le programme du gouvernement : «Le laïcisme, déclara-t-il, est un attentat à la vie religieuse du peuple bantou dont la vie privée, familiale et publique est tout entière imprégnée de sens religieux. Je fais un appel solennel (…) pour repousser le matérialisme athée comme le pire des esclavages»4.
Malula a dû, en la circonstance, user d’une double contrebande de sens, imposant du reste avec succès aux esprits des connotations fausses, mensongères ; le dessein manipulatoire y apparaît très clairement. La première manipulation du sens à laquelle il se livre peut être démontée par une analyse socio-anthropologique. Joseph Malula prétend en effet défendre la thèse d’une très forte religiosité du muntu. Le fait est-il avéré ?
Voyons plutôt ce qu’en pense Elikia Mbokolo, observateur averti de l’histoire, de l’anthropologie et de la sociologie des peuples du Congo notamment. Mbokolo fustige d’abord «Le poids des théories et des fausses évidences véhiculées par les missionnaires chrétiens et aujourd’hui réappropriées par tant d’Africains comme des vérités indiscutables [qui] a jusqu’à ce jour en quelque sorte rendu impensable, blasphématoire, voire dangereuse pour qui oserait la poser, la question de l’athéisme dans les sociétés africaines. (…) [Pourtant] J’ai le sentiment qu’au cours des années 1950, l’athéisme faisait bien partie de l’espace spirituel et social du Congo. 5» Il livre ensuite sa propre expérience : élevé de deux à quinze ans par sa grand-mère maternelle et par son époux devenu aveugle, il ne l’a jamais vue ou entendue parler de «dieu» ou faire une prière à «dieu», tout comme beaucoup de ses parentes et amies.
Et dans les cercles des jeunes diplômés des écoles missionnaires notamment, la théologie catholique et ses saints faisaient ricaner les jeunes, qui en parlaient « comme des ‘’affaires de Blancs’’, inventées pour tromper les Noirs… » De telle sorte que l’arrivée des écoles laïques fut applaudie par la population, et certaines parmi ces écoles ont dû refuser du monde. Elikia Mbokolo estime qu’il faille avoir le courage de «poser cette question de l’athéisme et mener sur le terrain les nécessaires recherches pour y parvenir. [Car] Pourquoi l’Afrique serait-elle le seul continent qui n’ait pas connu d’athéisme ? C’est en se posant la question et en mettant en œuvre les procédures de recherche d’y répondre qu’on découvrira que, dans ce domaine comme dans les autres, il n’y a pas d’’’exception africaine’’, ni congolaise».
D’où alors Malula tenait-il que le muntu était obligatoirement religieux, c’est-à-dire croyant et en l’occurrence en un «dieu» catholique, c’est-à-dire occidental ? Cette position radicale mais non fondée trahit simplement une réalité, que Robert Cornevin explique en déclarant que de fait, «au Congo, le catholicisme fut la véritable religion d’Etat».
Le second acte de «contrebande du sens» de la part du prélat a consisté à substituer à dessein au concept usité par le gouvernement, à savoir la «laïcité», celui de «laïcisme», lequel a pourtant un contenu différent, voire opposé au premier terme ; ce choix lexical délibéré n’était pas innocent et il fait entrer de plain-pied dans le procédé de la «fama» décrit par Jacotot à partir des célèbres diatribes de Cicéron contre Catilina et ses partisans. Le « laïcisme » est en effet chargé de connotations plutôt négatives. Il se définit, selon MATANE, comme « un courant d’idées (une philosophie liée souvent à l’athéisme) [qui] vise à protéger activement la vie publique de toute ingérence religieuse »8. Il désigne une «doctrine qui vise à lutter pour l’élimination de toute référence religieuse dans l’espace public, voire la suppression de toute croyance religieuse. » Son objectif est par conséquent de « réduire la vie religieuse à la seule et unique sphère privée, hors de toute manifestation sociale et publique ».
Monseigneur Habert, du diocèse de Sées en France, abonde dans le même sens et semble répondre à Joseph Malula avec soixante années d’écart lorsqu’il affirme : «La laïcité est le principe selon lequel un Etat ne peut et ne doit favoriser aucun culte. 9 » Suivant ce principe, consacré en France par l’article 2 de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État, Mgr Habert affirme que «la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. (…) Elle s’engage en retour à garantir la liberté de conscience et le libre exercice du culte. On le voit bien, la laïcité n’est pas la disparition de la religion de l’espace public comme certains voudraient le faire croire. Il ne faut jamais confondre la laïcité qui est une forme possible de l’organisation de l’Etat, avec le laïcisme qui est un projet militant. »
La séparation des Eglises et de l’Etat, est considérée comme la «clé de voûte de la laïcité en France».
Dans le Congo de 1960, si les relations entre l’Eglise et le gouvernement de Lumumba étaient, à ce point, exécrables, le pic fut cependant atteint lorsque le Premier ministre adhéra à la proposition de son ministre de l’Education (Pierre Mulele) de nationaliser l’université de Lovanium lors d’un Conseil des ministres élargi le 16 août 1960. «Je proposai au parlement, dira plus tard Lumumba, la nationalisation de l’université de Lovanium, la laïcisation de l’enseignement m’attirant les foudres de l’Eglise catholique, je muselai les officines de renseignement et de propagande que constituent les missions protestantes : c’est pour cela que je suis devenu la bête noire de tous ceux qui s’intéressent au Congo, non pour le bien-être de son peuple mais pour ses immenses richesses».
Il faut d’ailleurs croire qu’à cette divergence doctrinale et idéologique se juxtaposait une incompatibilité d’humeurs. Malula n’éprouvait pas beaucoup de sympathie pour Lumumba. Selon Mgr Jean Jacot, cité par Jean-Claude Willame, il y avait «une incompatibilité totale entre Malula et Lumumba. Bien avant l’indépendance, Malula ne cachait pas sa méfiance à l’égard de Lumumba et ce, pour toutes les raisons : politiques, sociales et aussi personnelles». Le prélat annoncera, quelques jours après l’annonce du projet laïc de Lumumba, que «la hiérarchie catholique [engageait] aussi une campagne anti-lumumbiste d’envergure, tant par sa presse que par des séances de prières».
Une campagne de dénigrement, un véritable Lumumba bashing fut effectivement lancé contre le Premier ministre, que l’on accusa bientôt d’être communiste et de vouloir communautariser les biens privés, jusqu’aux femmes ; Radio Makala, installée à Brazzaville, de l’autre côté du fleuve, en fera un des thèmes de sa propagande anti-lumumbiste.
Les mots utilisés par le prélat catholique congolais sont très forts : «Je fais un appel solennel (…) pour repousser le matérialisme athée comme le pire des esclavages». Peut-on croire qu’il s’agissait dans son esprit de s’arrêter simplement à la création d’un univers mental où les connotations négatives seraient affectées à Lumumba, sans plus ?
Une interprétation possible de cet énoncé est qu’il se présente ni plus ni moins que comme un appel déguisé à la violence dès lors qu’on intègre la dimension actorielle dans les enjeux 6 il est difficile du reste d’imaginer une prise de position contre ce discours pro-laïc ou tout autre discours sans impliquer l’acteur qui en est porteur.
Il est bon de noter, pour en finir avec ce thème, que Lumumba ne fut pas l’unique défenseur de la laïcité dans la colonie et dans la post-colonie. Moïse Tshombe en fut un également. Dans ses mémoires, il justifie sa position par l’injustice dont les protestants étaient victimes de la part de l’Administration coloniale, laquelle soutenait systématiquement les missions catholiques. Aucune aide n’était fournie aux protestants pour construire des salles de classe, affirme-t-il.
Selon Tshombe, «Cette discrimination aboutissait à priver d’écoles les Africains convertis à la Réforme, quand les adeptes du catholicisme bénéficiaient de secours très généreux. (…) au nom de la laïcité elle-même, nous pouvions parfaitement préconiser la création d’écoles publiques où les petits Congolais de diverses confessions recevraient indistinctement le même enseignement». La réaction des missionnaires fut plutôt vive, ils multiplièrent des pétitions, affirmant que «la laïcité menaçait le Congo d’une guerre civile.» Tshombe fut reçu par le ministre Buisseret, initiateur de l’école laïc, avec qui une parfaite convergence s’était dégagée.
Pour approfondir le sujet, notamment ses soubassements théoriques, nous vous invitons à consulter notre récent ouvrage : Ceci n’est pas qu’une dent, le tome 2 : Sens et intentions au cœur de la tragédie de Patrice Emery Lumumba, de Jean-Claude MATUMWENI MAKWALA, publié cette année même aux Editions du Net.
Par Jean-Claude Matumweni Makwala, Professeur ordinaire