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ONU: peut-on rétablir la confiance sans réformer le pouvoir ?
TRIBUNE — La 81ème session de l’Assemblée générale des Nations unies s’est ouverte sous le signe du rétablissement de la confiance et de la transformation de l’Organisation. Mais comment restaurer durablement la crédibilité du multilatéralisme si l’architecture du pouvoir international continue de refléter, pour l’essentiel, les rapports de force issus de l’après-guerre ? Pour l’Afrique, et singulièrement pour la République Démocratique du Congo, la réforme du système multilatéral doit désormais aller de pair avec une stratégie de puissance.
Par Bodom Matungulu,
Ingénieur civil, géostratège, prospectiviste et président du Think Tank RDC STRATÉGIE
Auteur de Comprennent-ils le temps ? et de Construire la RDC du futur - Cap sur 2060
"Rétablir la confiance, gérer la transformation : une Organisation des Nations unies au service de tous".
Le thème choisi pour la 81ème session de l’Assemblée générale pourrait difficilement mieux résumer le défi auquel l’ONU est aujourd’hui confrontée. La session s’est ouverte le 8 septembre 2026 à New York sous la présidence de Khalilur Rahman, du Bangladesh, dans un contexte marqué par la multiplication des conflits, l’aggravation des rivalités entre puissances, les tensions sur le financement du multilatéralisme et une interrogation croissante sur la capacité des institutions internationales à faire respecter les principes dont elles sont les dépositaires. (ONU)
La question de la confiance est donc centrale. Mais elle risque de rester abstraite si l’on ne pose pas simultanément celle du pouvoir. Car une institution ne restaure pas durablement sa crédibilité par la seule force de ses déclarations. Elle la restaure lorsqu’elle apparaît représentative du monde dans lequel elle agit, équitable dans l’application de ses principes et suffisamment efficace pour produire des conséquences lorsque ces principes sont violés.
C’est précisément là que se situe l’une des contradictions majeures du système onusien.
Un monde transformé, une architecture qui l’est beaucoup moins
Lorsque l’Organisation des Nations unies est créée en 1945, elle compte 51 États membres. Elle en réunit aujourd’hui 193. Entre ces deux dates, le monde a connu la décolonisation, l’émergence économique de l’Asie, l’affirmation du Sud global, la transformation des équilibres démographiques et l’apparition de nouveaux centres de puissance. (ONU)
Pourtant, au cœur du dispositif chargé de la paix et de la sécurité internationale, cinq États disposent toujours d’un siège permanent et du droit de veto : les Etats-Unis, la Chine, la Russie, la France et le Royaume-Uni. Cette architecture conserve ainsi l’empreinte fondamentale du règlement international issu de la Seconde Guerre mondiale.
L’Afrique est probablement le continent sur lequel ce décalage historique apparaît avec le plus d’évidence.
Les pays africains représentent environ 28 % des membres de l’ONU. Le continent constitue en outre une part considérable des situations de paix et de sécurité inscrites à l’agenda du Conseil : le secrétaire général António Guterres relevait déjà en 2024 que près de la moitié des conflits nationaux ou régionaux examinés par celui-ci concernaient l’Afrique. Pourtant, aucun État africain ne dispose d’un siège permanent. (ONU)
António Guterres a lui-même durci son constat lors du sommet de l’Union africaine de 2026 : l’absence de représentation permanente de l’Afrique au Conseil est, selon lui, devenue «indéfendable». Sa formule — nous sommes en 2026, et non en 1946 — résume l’anachronisme auquel est confronté le système.
La position africaine n’est d’ailleurs ni récente ni imprécise. Le Consensus d’Ezulwini et la Déclaration de Syrte réclament au moins deux sièges permanents pour l’Afrique, assortis des mêmes prérogatives que celles des membres permanents actuels aussi longtemps que le veto subsistera, ainsi que cinq sièges non permanents dans un Conseil élargi. L’Union africaine a réaffirmé cette position en mai 2026.
La question n’est donc plus seulement de savoir si l’Afrique est sous-représentée. Ce diagnostic est largement établi. La véritable interrogation est de savoir combien de temps une institution mondiale peut conserver sa légitimité lorsque l’un des principaux ensembles géopolitiques de la planète demeure absent du cercle permanent de décision.
La crise de représentation se double d’une crise d’efficacité
Réformer la composition du Conseil de sécurité ne suffira cependant pas à résoudre la crise du multilatéralisme.
La confiance se mesure également à l’efficacité.
Lorsque les intérêts stratégiques d’une puissance disposant du veto — ou de l’un de ses alliés — sont directement engagés, la capacité du Conseil de sécurité à dégager une décision collective peut être profondément réduite. Il en résulte une perception de sélectivité : selon les crises, les mêmes principes paraissent susceptibles d’être appliqués avec une intensité différente.
Or le droit international perd nécessairement une partie de son autorité lorsque s’installe l’idée qu’il ne s’exerce pas de manière comparable sur tous.
Le défi est d’autant plus considérable que les Nations unies doivent aujourd’hui accomplir davantage avec des ressources plus contraintes. L’initiative de réforme UN80 estime qu’entre 2024 et 2026 la base globale de ressources du système des Nations unies pourrait diminuer d’environ 16 milliards de dollars, soit près d’un quart. L’Organisation affronte ainsi simultanément davantage de crises, une fragmentation géopolitique croissante et une contraction importante de ses moyens. (ONU - UN80)
Rétablir la confiance suppose donc de répondre à trois interrogations simples.
La première concerne la représentation : les institutions internationales reflètent-elles encore suffisamment les réalités démographiques, économiques et géopolitiques contemporaines ?
La deuxième concerne l’équité : les principes proclamés sont-ils appliqués avec une cohérence suffisante pour demeurer crédibles auprès de l’ensemble des nations ?
La troisième concerne l’efficacité : lorsqu’une résolution est adoptée ou qu’une règle fondamentale est violée, le système multilatéral dispose-t-il des moyens politiques et institutionnels permettant de transformer la norme en conséquence ?
C’est à cette triple condition — représentation, équité, efficacité — que la question de la confiance peut être sérieusement abordée.
Le président de l’Assemblée générale l’a d’ailleurs formulé de manière particulièrement directe lors de l’ouverture du débat général, le 22 septembre : les citoyens ne se demandent plus simplement si les Nations unies existent, mais si elles fonctionnent. Il a également demandé que le Conseil de sécurité reflète davantage les réalités géopolitiques contemporaines, en soulignant que l’Afrique ne pouvait être invitée à attendre indéfiniment sa juste place.
L’Afrique ne peut pas seulement réclamer une place: elle doit construire sa puissance
Pour autant, l’Afrique commettrait une erreur stratégique si elle réduisait cette question à une revendication de sièges.
La réforme du Conseil de sécurité est nécessaire. Mais aucune réforme institutionnelle ne remplacera la construction de la puissance.
Les grandes transformations de l’ordre international ne résultent pas seulement de principes moraux. Elles apparaissent aussi lorsque l’évolution des rapports économiques, démographiques, technologiques et stratégiques rend le maintien du statu quo de plus en plus coûteux.
L’enjeu pour le continent consiste donc à passer progressivement d’une Afrique qui demande davantage de représentation à une Afrique dont le poids rend cette représentation difficile à différer.
Cela suppose de transformer la démographie en capital humain, les minerais en chaînes industrielles, le potentiel énergétique en compétitivité, les marchés nationaux en marché continental et les infrastructures transfrontalières en instruments d’intégration. Cela suppose également de transformer les cinquante-quatre diplomaties africaines en capacité de coalition lorsque les intérêts fondamentaux du continent sont en jeu.
L’influence ne résulte pas seulement du nombre de voix dont on dispose dans une assemblée. Elle résulte de la capacité à rendre ces voix cohérentes, à maîtriser des ressources indispensables, à contrôler une part des chaînes de valeur, à produire du savoir, à négocier collectivement et à devenir un acteur que les grandes puissances ont intérêt à consulter.
Autrement dit, l’Afrique doit simultanément chercher à réformer la table et devenir plus forte autour de cette table.
Pour la RDC, le débat est tout sauf abstrait
Cette question revêt une signification particulière pour la République Démocratique du Congo.
La RDC se trouve à l’intersection de plusieurs enjeux stratégiques du XXIIème siècle : sécurité en Afrique centrale et dans la région des Grands Lacs, minerais critiques nécessaires à la transition énergétique et numérique, bassin du Congo, corridors logistiques reliant l’intérieur du continent aux façades maritimes, potentiel hydroélectrique et compétition internationale autour des chaînes de valeur.
Dans ces conditions, le fonctionnement du système multilatéral n’est pas pour elle un débat académique.
La capacité des institutions internationales à défendre les principes de souveraineté, d’intégrité territoriale et de sécurité collective touche directement aux intérêts fondamentaux du pays.
La RDC a donc intérêt à penser sa diplomatie sur deux horizons simultanés.
Le premier consiste à soutenir, dans le cadre de la position commune africaine, une réforme permettant une représentation plus équitable du continent au Conseil de sécurité.
Le second est plus exigeant encore : construire progressivement les capacités qui permettront à la RDC de compter davantage à l’intérieur du système international, qu’il soit réformé ou non.
Car obtenir une place autour d’une table ne garantit pas automatiquement l’influence. Encore faut-il disposer d’une doctrine, d’une expertise, de coalitions, d’informations, d’une capacité de négociation et d’intérêts économiques suffisamment structurés pour peser sur les arbitrages.
C’est ici que la réflexion sur la RDC à l’horizon 2060 prend toute sa dimension.
De la diplomatie de présence à la diplomatie d’influence
Une RDC qui ambitionne d’être, à l’horizon 2060, plus prospère, souveraine, industrialisée et influente devra également transformer profondément son appareil diplomatique.
La diplomatie du futur ne pourra plus se limiter à être présente, prononcer un discours et participer à un vote.
Elle devra savoir anticiper, construire des coalitions, négocier, produire de l’expertise et obtenir des résultats.
Cela suppose de former des diplomates maîtrisant aussi bien les rapports de puissance que les enjeux économiques, technologiques, climatiques et industriels. Cela implique de renforcer les capacités nationales de recherche stratégique, de développer une véritable diplomatie économique et de construire une doctrine sur les ressources critiques, l’énergie, les corridors, le climat et les nouvelles technologies.
La compétition internationale des prochaines décennies se jouera autant dans les conférences diplomatiques que dans les ports, les réseaux électriques, les laboratoires, les chaînes d’approvisionnement, les infrastructures numériques et l’accès aux minerais stratégiques.
La RDC ne peut donc envisager son influence internationale indépendamment de sa transformation intérieure.
C’est peut-être là l’enseignement principal de cette 81èmesession des Nations unies. L’ONU doit évoluer. Mais l’Afrique doit également se transformer.
Le monde de 1945 a construit les Nations unies pour répondre aux tragédies et aux rapports de force de son époque. Celui de 2026 doit déterminer s’il est capable d’adapter cette architecture aux réalités du XXIIème siècle.
La réforme du Conseil de sécurité constitue une partie de cette transformation. Elle est essentielle, mais elle ne saurait constituer à elle seule une politique de puissance africaine.
Pour l’Afrique, le véritable enjeu est double : obtenir une représentation conforme à sa place dans le monde et construire la puissance économique, diplomatique, technologique et stratégique qui donnera à cette représentation toute sa portée.
Pour la RDC, l’horizon 2060 doit précisément être celui de ce passage : de la présence à l’influence, de la revendication à la capacité, et de la diplomatie de participation à une diplomatie de puissance et de résultats.
Car, au fond, rétablir la confiance dans l’ordre international ne consiste pas seulement à demander au monde de croire à nouveau dans ses institutions.
Il faut aussi avoir le courage de transformer les institutions lorsque le monde qu’elles représentent a profondément changé.