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FIN DE MASCARADE À GOMA : Joseph Kabila enfile le costume de la rébellion
*Laissant tomber le masque, l'ancien chef de l'État, qui avait fait de l'exil et du silence une stratégie, endosse désormais l'uniforme politico-militaire
Il aura longtemps joué les ombres chinoises. Lundi 12 octobre, avant la tombée de la nuit, Joseph Kabila est apparu à visage découvert à la tête d'un nouveau mouvement politico-militaire, le Front pour la Refondation de la Nation (FRN), porté sur les fonts baptismaux à Goma, dans l'Est du pays. Dans la foulée, l'Alliance Fleuve Congo / Mouvement du 23 mars (AFC/M23) était "dissoute" : la plateforme change de nom, et son chef de file change de nature.
L'organigramme, lui, ne dépayse guère. Corneille Nangaa et Bertrand Bisimwa occupent les fonctions de vice-présidents, tandis que Sultani Makenga, figure militaire du mouvement, est présenté comme chef d'état-major général avec rang de vice-président. Freddy Kaniki devient secrétaire général, Benjamin Bonimpa son adjoint. C'est Claude Ibalanky qui a donné lecture de la déclaration finale.
DISTRIBUTION DE RÔLE
La distribution des rôles a tout d'un remaniement au sommet d'une organisation en guerre, où les galons changent peut-être de nom, mais où les armes, elles, n'ont pas encore dit leur dernier mot.
Les pièces du puzzle viennent enfin de s'assembler. La nouvelle n'a rien d'un coup de tonnerre dans un ciel serein. Dès le 11 juin 2026, le rapport final du Groupe d'experts de l'Onu évoquait une possible restructuration de l'AFC/M23, assortie d'un changement de nom et d'un rôle de premier plan pour M. Kabila.
Les experts relevaient toutefois des lignes de fracture : l'ancien président et M. Nangaa auraient nourri l'ambition de marcher sur Kinshasa, quand la plupart des dirigeants du M23 se refusaient à toute opération militaire au-delà du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Pour d'autres par contre, elle constitue un véritable séisme politique.
LES RAPPORTS DES EXPERTS DE L'ONU
Comment celui qui a dirigé la République démocratique du Congo pendant près de dix-huit ans peut-il se retrouver à la tête d'une structure politico-militaire née en plein conflit contre les institutions de son propre pays ? L'ironie est saisissante : celui qui a quitté le pouvoir en 2019, à l'issue d'une alternance présentée comme historique, revient aujourd'hui sur le devant de la scène dans un costume qui tranche radicalement avec celui de chef de l'État.
Mais au-delà de cette nouvelle configuration, c'est le discours même de Joseph Kabila qui mérite d'être passé au crible. En 2025, depuis l'étranger, l'ancien président avait repris la parole avec fracas, multipliant les critiques contre la gouvernance de Félix Tshisekedi.
Dans son adresse à la nation du 23 mai, il avait notamment plaidé pour le rétablissement de l'autorité de l'État, la restauration de la démocratie et la fin de la guerre. Le 9 octobre 2026, il revenait à la charge avec une nouvelle allocution au titre alarmiste : " Le pays est en péril : ne pas agir, c'est être complice. "
L'AMNÉSIE DE KABILA
À l'écouter, le Congo serait au bord du précipice. Ses institutions fragilisées et ses libertés menacées. Mais, dans cette longue plaidoirie contre les errements du pouvoir actuel, un élément semblait relégué dans les coulisses : son propre passage à la tête du pays et les souffrances que des millions de Congolais ont endurées au cours de son règne.
Comme si l'histoire de la République avait commencé le jour de l'arrivée de Félix Tshisekedi au pouvoir ! Comme si les problèmes de gouvernance, les violences, les conflits armés et les drames humains qui ont marqué les années précédentes relevaient d'une époque dont l'ancien président pourrait se délester d'un simple revers de main.
Voilà une forme d'amnésie politique qui mérite d'être interrogée. À force de dresser le réquisitoire du pouvoir actuel, Joseph Kabila semble parfois oublier qu'il fut lui-même aux commandes pendant près de deux décennies. Or, dix-huit années à la tête d'un pays ne constituent pas une simple parenthèse que l'on referme avant de revenir distribuer les bons et les mauvais points. Elles engagent un bilan, des choix, des responsabilités et une part d'histoire dont aucun discours ne saurait effacer les pages sombres. La mémoire nationale n'est pas une garde-robe dans laquelle on choisit les souvenirs qui arrangent et laisse les autres au vestiaire.
CONTRASTE
Le contraste a de quoi laisser perplexe. À force de dénoncer les périls qui menacent la République, certains finissent parfois par emprunter des chemins qui accentuent ses tourments. Et lorsqu'un ancien président se retrouve aux commandes d'une plateforme regroupant des figures majeures de la rébellion, la question n'est plus seulement politique : elle touche à la cohérence du discours, à la responsabilité historique et à l'avenir même de la nation.
Reste à savoir ce que poursuit réellement le FRN. S'agit-il de consolider son emprise sur le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, d'étendre son influence à d'autres territoires ou de marcher, à terme, sur Kinshasa ? Les contours de ses ambitions demeurent à éclaircir. Mais, dans un pays déjà meurtri par les conflits, chaque nouvelle recomposition politico-militaire fait planer le spectre d'une guerre prolongée.
L'histoire récente de la RDC est pourtant suffisamment éloquente. Les ambitions des uns, les calculs des autres et les rivalités pour le pouvoir ont trop souvent transformé les populations en victimes collatérales.
Pendant que les états-majors peaufinent leurs stratégies et que les chefs se distribuent les titres, des familles abandonnent leurs maisons, des enfants grandissent dans la peur et des milliers de Congolais voient leur avenir suspendu au bruit des armes.
INTERPELLATION
Peut-on prétendre refonder une nation en empruntant les chemins qui contribuent à sa fragilisation ? La question mérite d'être posée, sans complaisance, à tous les protagonistes de cette crise, de Goma à Kinshasa. Car, la République n'est ni un butin à se partager ni un échiquier sur lequel les puissants déplacent leurs pions au gré de leurs ambitions.
Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, comme tous ceux qui revendiquent une responsabilité dans le destin national, devraient mesurer une vérité élémentaire : aucun fauteuil ne vaut le sacrifice d'un peuple. La paix, le dialogue inclusif, la démocratie et le respect de l'État de droit ne sont pas des slogans que l'on brandit selon les circonstances. Ils constituent les fondations sans lesquelles aucune refondation n'est possible.
Assez de ces guerres où les dirigeants changent de camp, de bannière ou de discours, tandis que le peuple, lui, ne change jamais de sort ! À force de jouer avec le destin du Congo, les uns et les autres semblent oublier que la nation n'est pas leur propriété privée.
Christian-Timothée MAMPUYA